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Madame Ouanassa Siari-Tengour : Les femmes et la guerre d’Algérie

vendredi 26 mai 2023, par Anne Doussin , Danièle Malley Champeaux , Ferhat Mouhali

Voici le texte de la conférence de Madame Ouanassa Siari-Tengour lors de l’AG d’Albi (2023), dont le thème était « ?Les femmes et la guerre d’Algérie ? »

Je voudrais rappeler deux ou trois points par rapport à la question des femmes algériennes, plus précisément pendant la guerre de libération nationale.
L’historiographie traditionnelle a consacré de nombreuses pages à la participation des femmes à la guerre d’indépendance de l’Algérie. Celle-ci a été en effet exemplaire et il est dommage de continuer à la représenter uniquement par quelques figures emblématiques comme les sœurs Meriem et Fadila Saâdane, Malika Gaïd, Hassiba Ben Bouali… tant l’implication des femmes est autrement plus importante et présente à l’échelle de tout le territoire. Il faut sans doute rappeler que dans les années cinquante, la majorité de la population vit dans les campagnes et que les femmes rurales du fait de la proximité des maquis ont été tout aussi présentes de façon directe ou non sur la scène de la guerre.
En fait le problème n’est pas tant l’occultation des rôles des unes et des autres que la manière dont le Front de libération nationale (FLN) s’est emparé à son corps défendant de la question des femmes en la réduisant à une participation accessoire, quand bien même nécessaire.
Je voudrais tenter le pari de montrer tout l’intérêt sinon la pertinence d’une approche en termes de genre, ou ce qu’une telle approche peut apporter comme modification du regard, comme changement de posture, par rapport à l’historiographie traditionnelle.

Ce sont donc quelques propositions que je vais formuler le plus clairement possible et qui pourront servir de cadre général d’analyse quand on aborde la question des femmes algériennes et la guerre.

Entrée dérobée des femmes algériennes dans la guerre des hommes

Quand les premières algériennes sont appelées à rejoindre le maquis, dans des circonstances particulières, dictées en partie par la violence de la répression et ses conséquences, elles n’ont pas soulevé l’enthousiasme de leurs camarades hommes.
Ce rejet ou cette peur des femmes est à la mesure de la place très faible que les femmes occupaient dans les cercles du mouvement national dans son ensemble, toutes tendances confondues, avant 1954. Sans entrer dans les détails, la question féminine était peu débattue à quelques exceptions près (au sein du PPA-MTLD, du PCA et leurs associations respectives dont l’UFA et l’AFMA), plus ou moins actives surtout au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.
Quelques militants avaient conscience de la gravité de la question mais personne n’osait affronter le traditionalisme de la base du mouvement national algérien.
Aussi quand la guerre commence le 1° novembre 1954, « la participation des femmes a été résolue au coup par coup, d’une manière spontanée » comme le souligne l’historien Mohamed Harbi .
Cela veut dire que les maquisards n’étaient pas tout à fait disposés à faire une place aux jeunes femmes qui ont fui la ville par peur des représailles, et encore moins à les associer au combat de la libération nationale (à l’exemple du Vietminh).
Selon les témoignages que j’ai pu recueillir sur le terrain, dans l’Aurès en particulier, quand Mostefa Ben Boulaïd, l’un des fondateurs du FLN et chef de la Zone Aurès-Nemencha, apprît le mitraillage par les soldats du 18° RPC (Régiments de chasseurs coloniaux) de quatre femmes qui ont refusé de mettre le feu à leurs maisons [dont les noms sont connus :Mansourah et Djemaâ Boucetta, Fatma Deghrouri, Fatma Berrahaïl], Ben Boulaïd était effondré. Pensait-il que la guerre allait épargner les femmes ?
Bien des exemples figurent aujourd’hui dans les mémoires de beaucoup d’acteurs de cette guerre, publiés au cours de ces dernières années.
Harbi donne l’exemple d’une jeune fille de la région de Guelma qui a essuyé un renvoi, car le maquis n’est pas fait pour elle, qu’il était donc préférable de retourner dans sa famille.
Ces réticences n’étaient pas isolées, c’était même la règle la mieux partagée… « la société ignorait et interdisait la mixité… il n’était guère question qu’elle soit permise au maquis ou dans l’organisation politique » selon Monique Benzine .
Si elle finit par être tolérée, c’est par la force des choses et par nécessité.
Mais d’emblée, celles qui rêvaient d’en découdre avec les forces coloniales, les armes à la main, se sont vues confier des tâches spécialement « féminines » (restauration, soins médicaux, liaisons…).
Celles qui ont porté les armes se comptent sur les doigts de la main. C’est le cas de Fatma, épouse du maquisard Sadek Chebchoub dans l’Aurès (lettre de son responsable qui demande pour la tante Fatma, une mitraillette) ou de Zohra Drif qui, en 1956, préféra rester en ville et poser des bombes craignant d’être reléguée à des tâches réservées aux femmes (aides soignantes).
Bien sûr l’iconographie de la guerre les a présentées en rangs serrés, vêtues de l’uniforme militaire et armes au point. Cet usage de la propagande était destiné à l’opinion internationale et contribuait à entretenir l’illusion que cette participation était le signe d’une réelle émancipation…
En fait les Algériennes ont forcé la main aux représentants de l’ALN/ FLN. C’est donc une entrée dérobée, car elles ne furent acceptées au maquis que sous la contrainte, le plus souvent dans les infirmeries (situation inégale selon les wilayas).
Et dès la fin de l’année 1957 « la majorité des filles ont été acheminées à l’extérieur, ou plus simplement placées dans des douars pour servir d’assistantes sociales. » rappelle Harbi, p.79.
Du reste, on peut lire dans une directive de la Wilaya2, Nord Constantinois datée du 15 décembre 1958 :
« Nous rappelons encore une fois qu’il est interdit d’enrôler les femmes dans les centres quelques soient le résultat et les avantages », suit une liste d’interdictions (comme des rester éloignée des maquisards lors des opérations militaires… etc. »

En fait, dans l’histoire contemporaine de l’Algérie, on n’a sans doute pas saisi la dimension de cette présence au maquis dont la signification se résume dans cette audace d’avoir franchi la frontière que le modèle culturel dominant imposait. Cette notion de passage interdit ou de transgression a comme particularité de remettre en question le privilège exclusivement masculin d’occuper la sphère publique et plus particulièrement le champ de la guerre.
Or l’irruption des femmes dans cet espace revient à bousculer profondément les conceptions de la différence des sexes et les relations de genre qui se recoupent avec la sphère privée et la sphère publique. C’est que la résistance à l’occupation coloniale se conjugue aussi au féminin.

Rapports de genre et répartition des rôles

Au fil de l’évolution de la guerre, celle-ci a engendré une telle dynamique qu’il était difficile de se passer de l’action des femmes à tous les niveaux (agents de liaison et de renseignement, secrétaires, soignantes, porteuses de bombes, collecte de cotisations… etc.) Ce sont les femmes qui apportent un soutien sans faille aux maquisards (gîte, repas, soins, surveillance des caches, alerte en cas de l’approche des convois militaires). L’extension de la guerre dans les villes concourt à un recrutement massif des femmes en mesure de circuler plus facilement du moins avant l’accélération des évènements « bataille d’Alger » (moins suspectes aux contrôles de police et de l’armée).

Cette situation nouvelle va être canalisée par le FLN. Comme on peut le lire noir sur blanc dans la plate-forme de la Soummam, adoptée au mois d’août 1956. Si on tire orgueil de la résistance héroïque des femmes, on s’empresse aussi de définir les principales tâches qui lui incombent d’office. La lecture de celles-ci ne laisse planer aucun doute sur l’exclusion des femmes des responsabilités politiques et militaires à quelques exceptions près. Il convient de rappeler le nom de Zoulikha Oudaï qui prend le relais de son mari responsable de l’organisation du FLN à Cherchell ; des Fidaiyate de Constantine (Meriem Bouattoura et Fadila Saâdane sont mortes les armes à la main ; des contrôleuses formées par le Malg et qui ont opéré surtout en Wilaya 5 (Oranie)…
Mais au niveau des assemblées du peuple, seuls les hommes ont le droit d’y figurer et de se présenter pour être élu comme délégué. De même dans les instances dirigeantes, aucune femme ne siègera ni au CCE ni au CNRA. On peut mieux comprendre la faible représentation des femmes dans la première Assemblée nationale de l’Algérie indépendante.
Dans le même ordre d’idées, la rencontre de la Soummam a fait l’impasse sur la création d’une organisation politique autonome des femmes algériennes.
En revanche, on a édicté les besognes auxquelles elle pouvait se consacrer :
  « Soutenir le moral des combattants et résistants
  Servir dans les renseignements, liaison, surveillance et refuges
  Aide aux familles et aux enfants de maquisards, prisonniers… etc. »
Ces tâches reflètent et sont en conformité avec le conservatisme social du FLN pour qui l’émancipation de la femme s’incarnait déjà dans cette participation inédite à la guerre et que Frantz Fanon a idéalisé à souhait dans L’an V de la révolution algérienne (1959).
Toujours dans les textes de la Soummam, est cité l’exemple de « cette jeune fille kabyle qui repousse une demande en mariage parce que n’émanant pas d’un maquisard, exemple qui illustre d’une façon magnifique le moral sublime qui anime les Algériennes… »
Et pour conclure, « L’Algérienne n’attend pas d’être émancipée, elle est déjà libre parce qu’elle participe déjà à la libération du pays ».
Quelle fut la réaction des femmes dans les maquis ? Les entretiens réalisés par Djamila Amrane/ Danièle Minne, Mohamed Harbi et les archives autorisées signalent ici et là la déception de certaines qui n’ont pas hésité à demander à être affectées ailleurs ou à partir en Tunisie ou au Maroc.
L’existence de telles contradictions entre participation réelle et politique d’exclusion dans la pratique, à l’encontre des femmes, leur maintien dans des rôles de subalternes donne du sens à la volte-face très violente du FLN en réponse aux réformes introduites en pleine guerre par la loi Debré / 1959.

Sens de la riposte du FLN aux réformes introduites en 1959 par le gouvernement français
.
Cette loi prévoit la suppression de la polygamie, du droit de répudiation et du mariage par consentement avec interdiction des mariages précoces, du recours au Wali/ tuteur matrimonial pour la conclusion du mariage sont supprimés.
Il est important de rappeler très brièvement les conditions de la publication d’un tel texte. On a beaucoup épilogué sur l’influence de la promulgation du Code tunisien/ 1956 et la Mudawana du Maroc /1957-58. En réalité, ce sont les impératifs de la guerre et le rôle de l’Action psychologique qui ont pesé de tout leur poids dans la prise de cette initiative : la nécessité de s’emparer de la question de la femme, d’investir un terrain qui échappait jusque-là s’mposait d’où l’attaque à la tradition dont l’un des symboles est le port du voile. D’où également les mascarades de dévoilement des femmes sur la place du gouvernement auquel est rattaché le nom de Néfissa Sid Cara, secrétaire d’Etat chargée des Affaires sociales en Algérie, auprès du premier ministre Michel Debré (mai 1958).
La réponse du FLN, on la devine, c’est un discours de surenchère sur l’obligation de préserver la tradition avec un amalgame de taille, la tradition confondue avec la religion. El Moudjahid dénoncera « cette nouvelle atteinte aux valeurs sacrées… » avec beaucoup de véhémence.
La réaction du FLN est à la mesure de l’enjeu, il n’est pas possible de tolérer une telle intrusion, considérée comme une véritable atteinte à l’ordre familial et à ses représentations culturelles. La loi DEBRE fut donc considérée comme un empiètement grave sinon une menace de plus menaçant la préservation de la cohésion familiale et son identité.

Les femmes n’étaient –elles pas déjà émancipées ?

C’est par ce tour de force qui a consisté à associer l’émancipation à la mission sacrée de la défense de la souveraineté nationale que le FLN a réussi à défendre son point de vue et à maintenir les femmes dans le giron patrimonial. Il suffisait de brandir la légitimité de la cause nationale pour assurer et rassurer la domination patriarcale (du reste très lisible dans la sémantique employée : « nos filles, nos sœurs », et plus particulièrement l’adulation sans bornes des mères = forme invertie des rapports de force entre les deux sexes, hommes et femmes.
C’est donc une façon bien singulière de résoudre la question féminine : le FLN se considère tout à fait souverain dans ce domaine qui ne peut relever que de lui seul. C’est pourquoi toute tentative d’intervention étrangère qui plus est de la puissance coloniale est rejetée .
Mais dans ce face-à-face France-Algérie, dominants et dominés partagent en commun la manipulation de la tradition, au profit de leurs intérêts respectifs. Il est important de souligner cette double prise en otage des femmes écartelées entre colonialisme et nationalisme.
Cette mise entre parenthèses de la question des femmes (qui est en fait une véritable opération de dissimulation et un déni de reconnaissance) signifie surtout que celles-ci (femmes) sont mises hors du champ de la négociation politique avec le pouvoir colonial ou autre. Il est inconcevable que les femmes puissent constituer un enjeu de négociation politique avec l’autre. C’est une véritable nationalisation de la question des femmes. Ou comme le dit Monique Gadant/ Benzine, l’identité féminine est renvoyée au national (Le nationalisme algérien et les femmes, 1995).
D’où l’existence de ce discours sur les femmes, d’où aussi l’absence de mouvement autonome des femmes et la difficulté pour les chercheurs de trouver une trace de cette lutte, de leurs luttes dans les archives et pour cause, les femmes sont privées de parole d’une manière générale. Il faut aller puiser ailleurs, dans les entretiens, la littérature, la tradition orale, les textes juridiques pour se faire une idée.
Le piège de la guerre de la libération nationale est là : la question des femmes algériennes relève d’un domaine propre, différent qui plus est, il se démarque du ou des modèles de l’Occident.

Je voudrais évoquer un dernier point qui a été dénoncé en son temps par des personnalités humanistes. Il s’agit de la souffrance des femmes parquées dans les camps de regroupement. Du jour au lendemain, des femmes, des enfants et des vieux ont dû quitter leurs villages et vivre dans des conditions inhumaines. Par ailleurs, l’une des caractéristiques des représailles qui s’abattent surtout en milieu rural est de violer les femmes. Mouloud Feraoun a consigné dans son Journal la transformation des douars des Ouadhias en « un populeux BMC où furent lâchées les compagnies de chasseurs alpins ou autres légionnaires » (p.184) en janvier 1957. Et c’est loin d’être le seul exemple. De même, dans le camp de regroupement de Bouhamama, la preuve d’un viol collectif est attestée par des photos remises par un légionnaire déserteur à l’ALN (avril 1958).
Dans les lieux de torture, les femmes ont été exposées à des brutalités de toutes sortes. Ces atteintes à leur dignité des femmes sont décrites avec des mots comme « el monker » / sévices, « el mouhel » / l’indicible ou l’indescriptible ou « el batel »/ l’irréparable. Actuellement, l’historiographie a commencé à investir ce champ de la recherche : il suffit de se reporter à l’article de Raphaëlle Branche paru dans la revue dhistoire : Vingtième siècle, 2002), aux recherches menées par Natalya Vince (Our fighting sisters, 2016) ou Khedidja Adel (La prison des femmes de Tifelfel/ 2019, L’année du Maghreb) et bien sûr la publication du témoignage de Louisette Ighilahriz / Anne Nivat, 2001 que beaucoup de ses compagnes ont désapprouvé. Le terme de viol demeure tabou dans la société algérienne peu disposée à regarder son passé tout comme elle occulte les viols commis par les maquisards (dénoncés, ils sont condamnés à mort)
Plus de 60 ans après l’indépendance, les multiples facettes de la résistance des femmes algériennes exigent des études sérieuses qui se heurtent au désintérêt des chercheurs, du moins en Algérie, par négligence de recourir aux difficultés liées aux enquêtes de terrain, pour combler le silence des archives. (Exemple des camps de regroupement de la région de Cherchell, où le viol des femmes a été évoqué par les voix masculines. Personne n’a eu l’idée d’aller interroger les concernées elles-mêmes…)

Pourtant, à l’approche de l’indépendance, le programme de Tripoli (juin 1962) aborde la question de l’émancipation de manière plus nuancée. Dénonçant les archaïsmes qui caractérisent de larges couches de la société algérienne, « le mépris et la ségrégation de la femme », le programme de Tripoli inscrivait parmi les tâches immédiates « la libération de la femme… du joug séculaire qui pesait sur elle » et ne concevait point l’avenir autrement qu’à travers « son association d’une manière pleine et entière à la gestion des affaires publiques et au développement du pays. »

La situation post indépendance

Au moment de l’indépendance, le législateur algérien a bien inscrit dans la Constitution adoptée au mois d’août 1963, le principe d’égalité entre les deux sexes. Si l’on se limite à la lecture de ce seul article 12, il n’y a plus aucune discrimination entre les citoyens et citoyennes de l’Algérie socialiste. L’émancipation des femmes est affichée du moins dans les discours officiels.
En réalité, très rapidement, la culture traditionnelle ou patriarcale reprend ses droits. Si les femmes quittent l’espace domestique qui leur est assigné, elles portent atteinte à l’ordre moral. Leur présence hors de l’espace assigné est considérée comme source de désordre, envahissant l’espace public réservé aux hommes. Des débats passionnés et contradictoires divisent traditionalistes et réformistes. En témoignent les différents projets de code de la famille préparés selon les contingences du moment et qui ne sont pas tous défavorables aux femmes.

Le projet de 1963

L’une des premières initiatives que le ministre de la Justice a prise au début de l’année 1963 a consisté à l’installation de plusieurs commissions à qui fut confiée l’élaboration d’un code de la famille. Peu d’informations ont filtré des discussions qui se sont poursuivies plus d’une année avant d’être suspendues, si ce n’est qu’elles achoppaient sur la place fondamentale que devaient occuper les principes fondamentaux de l’Islam. Plusieurs mises en garde sont faites en ce sens.
Ainsi, le 2 mars 1964, dans le discours prononcé lors de l’installation de la cour suprême à Alger, le ministre de la Justice prévient les craintes des Ulémas : « les commissions qui étudient le Code de la famille… ne sauraient perdre de vue que l’Islam est la religion de l’État ».
Les questions telle que la polygamie, le certificat prénuptial, la rédaction de l’acte du mariage, les dérogations concernant les non musulmans, la répudiation ont donné lieu à de vives controverses opposant les représentants de la tendance moderne (où figurait la présidente de l’Union des femmes algériennes) aux représentants de la tendance traditionaliste. Les positions tranchées et irréductibles des deux tendances ont finalement eu raison de ce projet qui sera mis en veilleuse. En fait, le gouvernement de l’époque, en renonçant à soumettre ce projet social au débat public, prenait déjà une option en faveur du courant conservateur.
Les débuts difficiles de la création de la première Union nationale des femmes algériennes témoignent de la discordance entre le discours libérateur d’ensemble et « la force des mentalités rétrogrades ».

Le projet de 1966.

Le 8 mars 1966, « journée internationale de la femme », le colonel Boumediène, président du tout nouveau conseil de la Révolution tente de mettre fin aux rumeurs concernant la publication imminente d’un code de la famille « ôtant aux femmes tous les droits acquis » … Et de préciser « le code qui est appelé à paraître est celui de la préservation du droit de la femme et de la famille algérienne. »
Ce code a connu le même sort que le précédent. Cependant, une version a circulé grâce à Fadéla M’rabet qui la publie dans les Algériennes. On apprend que la question de la tutelle matrimoniale refait surface : la femme ne peut contracter mariage en l’absence de l’accord d’un tuteur : père, frère, oncle… Ce sont là des points qui ont déchaîné la colère des milieux féministes.

L’échec du second congrès de l’UNFA

Au mois d’avril 1969, la seule organisation féminine s’apprête à tenir son second congrès. Celui-ci est précédé par une conférence nationale des cadres de l’UNFA au cours de laquelle sa présidente : Nefissa Laliam - ancienne militante du FLN et médecin - présente à la discussion le projet de la politique d’orientation générale. Son intervention ne laisse planer aucun doute sur les choix retenus : non seulement, elle dénonce le peu d’entrain manifesté jusque-là par le législateur algérien dont « les réformes laissent subsister certaines inégalités qui font à la femme une situation d’infériorité dans sa famille » et de les citer : « ce sont la polygamie, l’obligation d’obéissance faite à la femme, le droit de correction reconnu au mari, le droit de répudiation appartenant toujours au mari… l’infériorité des droits successoraux de la femme, l’interdiction faite à la femme de disposer… de ses biens sans l’autorisation de son mari, l’interdiction d’épouser un non musulman alors que l’homme peut épouser une chrétienne ou une juive… ».
La rigueur de cette prise de position suffit à provoquer la démission du secrétariat national, à la veille du Congrès qui entama ses travaux le 2 avril 1969, à l’ombre des recommandations prudentes du gouvernement. Le silence qui entoura cette rencontre en dit long sur l’évolution promise par ailleurs dans les discours officiels.

Le projet de 1981

Le projet de 1981 survient dans un contexte politique nouveau. Sous, Chadly Bendjeddid, la surenchère nationaliste d’un parti unique en mal de légitimité trouve la parade en prônant l’interdiction de sortie aux femmes non accompagnées d’un tuteur masculin, dans le courant de l’année 1980.
Le caractère brusque de la décision n’a rien d’insolite. Il s’inscrit dans la logique d’un avant-projet de code de la famille préparé par le ministère de la Justice en 1979 et non publié. La tentative de contrôler la circulation des femmes est une sorte de ballon d’essai.
Les autorités algériennes reculent devant la mobilisation des femmes : l’interdiction est levée symboliquement le 8 mars 1981.
Mais, le projet est soumis à la discussion à l’Assemblée populaire nationale au mois de septembre 1981. Trois grandes manifestations dénonceront l’iniquité du projet, obligeant son retrait momentanément. La détermination du législateur s’achemine vers une forme d’encadrement de la vie familiale où les femmes seront assujetties à la domination patriarcale. Les hommes y souscrivent d’une manière générale sans se rendre compte que les restrictions apportées à la condition des femmes, les détournent aussi de l’exercice de la citoyenneté. En restreignant les libertés des femmes, l’État algérien révèle son incompétence politique à participer à la construction d’un espace public qui se ressource au droit et non à la morale.

Le Code de la famille de 1984

En juin 1984, presque clandestinement, l’APN adopte le Code de la famille. En effet, le contexte général est à la répression qui s’est abattue sur toutes les voix de la contestation (en Kabylie, les syndicats et les femmes sont réprimés).
C’est un aboutissement presque normal de toutes les tentatives de codification de la famille en Algérie. C’est la réponse au long processus de déstructuration sociale qui ne date pas de l’indépendance. C’est aussi l’échec du nationalisme à inscrire le devenir de la société dans une perspective moderne.
La république des croyants appelée à la rescousse supplante celle des citoyens, mais elle ne met pas fin, ni aux antagonismes sociaux, ni aux divisions idéologiques. Or la profondeur de la crise et sa complexité exige d’autres solutions.
Dans de telles conditions, la crispation ou le repli sur l’identité culturelle réduit la portée générale de la reconnaissance de l’égalité juridique dans la citoyenneté dévolue aussi bien aux hommes qu’aux femmes, telle qu’elle est inscrite dans la constitution.
C’est à partir de ces jalons passés en revue rapidement, qu’un travail de réflexion peut être mené sur la condition des femmes. Des associations continuent le combat ; Le Collectif indépendant des femmes (1981) est relayé en 1985 par l’association pour l’égalité entre les hommes et les femmes et de bien d’autres qui verront le jour après 1988.

Ouanassa Siari Tengour
Historienne

Ouanassa Siari Tengour a été maître de conférences aux universités de Constantine et de Paris 8 avant de rejoindre le Centre de Recherches en Anthropologie sociale et culturelle (Oran) en tant que maître de recherches honoraire. Ses travaux portent sur l’histoire sociale et l’anthropologie historique de l’Algérie contemporaine et p

Bibliographie
• -Histoire de l’Algérie à la période coloniale
• 1830-1962
• Sous la direction de Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour, Sylvie Thénault

 Kamel Kateb, Nacer Melhani et M’hamed Rebah
• Les déracinés de Cherchell. Camps de regroupement dans la guerre d’Algérie (1954-1962). Paris, Éd. de l’INED, 2018, 200 p.

Ferhat Mouhali et Danièle Malley Champeaux

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