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Une plaque en hommage à Josette et Maurice Audin inaugurée à Besançon

lundi 22 décembre 2025, par Michel Berthélemy

Par Fabrice Riceputi, historien

Proposé par Michel Berthelemy

Le 17 décembre 2025, la Ville de Besançon a inauguré, sur l’Esplanade du maréchal Juin, une plaque en hommage à Josette et Maurice Audin, en présence de Madame Anne Vignot, maire de Besançon, du mathématicien Cédric Villani, et de l’historien Fabrice Riceputi qui, lors de la cérémonie, a rappelé quelques repères historiques de la vie de ce couple de militants pour l’indépendance de l’Algérie. Voici le texte de son intervention.

L’Affaire Audin commence dans la nuit du 11 au 12 juin 1957, dans une HLM du quartier du Champ-de-Manœuvre à Alger. Josette et Maurice Audin y logent avec leurs trois enfants : Michèle, trois ans, Louis, vingt mois et Pierre, un mois. Josette a 26 ans, Maurice 25. Tous deux enseignent les mathématiques, elle au lycée Gautier, lui à l’Université. Tous deux sont membres du Parti Communiste Algérien (PCA), interdit depuis 1955 et rallié à la lutte armée menée depuis 1954 par le FLN pour obtenir l’indépendance de l’Algérie.

Cette nuit-là, vers 23 heures, une demi-douzaine de parachutistes du 1er Régiment Colonial Parachutiste (1er RCP) font irruption à leur domicile, se saisissent de Maurice et l’emmènent. Ils ont en effet appris d’un interrogatoire sous la torture que c’est chez lui qu’a été accueilli et soigné en avril un dirigeant du PCA qu’ils recherchent.

Josette n’est pas informée de ce qui est reproché à Maurice, ni du lieu où il est conduit, encore moins de la nature et de la durée de sa détention. Ceci est devenu la règle à Alger depuis le 7 janvier 1957, date de l’attribution, en vertu de la loi dite des « pouvoirs spéciaux », d’une véritable carte blanche au général Massu par le gouvernement du socialiste Guy Mollet : chaque jour des personnes, le plus souvent « musulmanes », sont enlevées et détenues au secret en grand nombre par les militaires, sans aucun contrôle des pouvoirs politique et judiciaire.

Josette sait comme tous les Algérois que les parachutistes pratiquent systématiquement la torture et parfois l’exécution extra-judiciaire. Elle est donc très inquiète et remue immédiatement ciel et terre pour connaître le sort de son mari. Comme le font alors aussi des milliers d’épouses et de mères de victimes de ce mode opératoire de la disparition forcée. Un crime que la justice internationale qualifiera plus tard, en l’observant notamment dans la dictature argentine, de crime contre l’humanité.

Si une Affaire Audin émeut et mobilise ensuite en France une petite fraction de l’opinion et permet à cette dernière de comprendre la nature de la terreur mise en œuvre par l’autorité coloniale à Alger c’est d’abord grâce à la détermination de Josette Audin.

Les autorités la rassurent d’abord. Puis, le 1er juillet, le lieutenant-colonel Trinquier l’informe froidement que son mari s’est « évadé » le 21 juin au soir, soit une semaine plus tôt, lors d’un transport en jeep. Josette n’y croit pas un instant. Pas plus que le secrétaire général à la Police de la préfecture, Paul Teitgen, ou que le procureur général d’Alger Jean Reliquet, qui comprennent aussitôt que Audin est mort. L’évasion est l’une des explications que donnent alors les militaires - lorsqu’ils sont obligés d’en donner - aux disparitions définitives de détenus dans leurs locaux. A la différence de la « tentative de fuite » (ou « corvée de bois ») ou encore du « suicide », le recours à une prétendue évasion leur permet de ne pas restituer de corps et de maintenir indéfiniment la fiction d’une survie de l’intéressé. Maurice Audin est un « Européen », un universitaire, un militant communiste disposant de contacts nombreux en métropole. Depuis le mois de mars 1957, une campagne d’opinion dénonce en France la pratique de la torture, une pratique que nie farouchement le gouvernement. La reconnaissance de sa mort en détention ferait scandale. Le mensonge de son évasion restera donc la vérité officielle durant plus de soixante ans.

Dès le 4 juillet 1957, Josette porte plainte pour homicide volontaire, avec l’aide d’avocats communistes. Cette plainte n’aboutira jamais. Sa rencontre avec le jeune historien Pierre Vidal-Naquet est décisive. Il publiera L’Affaire Audin en 1958, livre dans lequel il démontre que Maurice Audin a sans l’ombre d’un doute été assassiné par l’armée, probablement à la date de sa prétendue évasion, le 21 juin 1957. Vidal-Naquet sera, avec le mathématicien Laurent Schwartz, l’un des piliers du Comité Audin, fondé dès novembre 1957. Celui-ci élargira son activité à la dénonciation, malgré la censure, de toutes les exactions de l’armée en Algérie.

Josette Audin, assistée de ses enfants Michèle et Pierre et, après 2004, de l’association Maurice Audin, a poursuivi le combat pour la vérité et la justice jusqu’à sa mort en 2019. Elle s’adressa notamment à chaque président de la République et finit par obtenir quelques mots de François Hollande reconnaissant en 2014 la « mort en détention » de Maurice. Le 13 septembre 2018, à l’instigation conjointe de Pierre Mansat, élu communiste et président de l’Association Maurice Audin, et du mathématicien et député Cédric Villani, l’actuel président français, alors en début de mandat, rendit à Josette une spectaculaire visite au cours de laquelle il lui demanda « pardon ». Un communiqué officiel de l’Élysée, négocié mot à mot avec le chef d’État-major de la présidence et rédigé notamment par l’historienne Sylvie Thénault, reconnut alors la responsabilité de l’Etat français lui-même dans l’assassinat de Maurice Audin. Mais aussi, cela fut trop rarement remarqué par la presse, l’instauration à Alger en 1957 d’un « système de terreur » dont Maurice Audin ne fut que l’une des très nombreuses victimes. Ce fut là, incontestablement, une victoire pour Josette, Michèle, Pierre et tous ceux qui se sont battus pour la reconnaissance de la vérité. Quant à la justice, elle était hors de portée depuis 1962, du fait de l’amnistie accordée à ses propres agents par l’État français.

Mais bien des questions subsistent. La première est celle de la cause exacte de la mort de Maurice Audin. A-t-il succombé à la torture elle-même qui lui a été infligée plusieurs jours durant dans le centre de torture d’El Biar où il a été vu en triste état, notamment par Henri Alleg ? A-t-il été exécuté par ses bourreaux parce que trop abîmé par la torture pour être présenté ensuite à la justice ? A-t-il été assassiné sur ordre, comme l’affirma Paul Aussaresses dans les années 2000 ? Enfin, en dépit des hypothèses et rumeurs qui circulent, nous ne savons rien de ce qu’est devenu son corps. Il n’a, à ce jour, pas été retrouvé.

Fabrice Riceputi

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