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Christophe Lafaye : « Les restrictions d’accès aux archives militaires sont une entrave à l’histoire »
samedi 11 juillet 2026, par
Propos recueillis par M.-F. Gaïdi. Publié par El Watan le 7 juin 2026.
Proposé par michel berthelemy
Entretien avec Christophe Lafaye, historien et archiviste français, spécialiste d’histoire militaire et des conflits contemporains.
Soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, l’histoire de la guerre coloniale continue de hanter les mémoires et de peser sur les relations diplomatiques entre Paris et Alger. Si la torture et l’usage du napalm ont progressivement été documentés, un pan entier de ce conflit demeure largement occulté.
Il s’agit de l’utilisation massive et systémique des armes chimiques par l’armée française entre 1956 et 1962. Dans cet entretien exclusif, l’éminent historien Christophe Lafaye lève le voile sur ce secret d’Etat. Spécialiste de l’histoire militaire et des conflits contemporains, il livre un plaidoyer rigoureux pour le libre accès aux archives, tout en démontrant que la vérité historique ne peut plus dépendre des seules autorités françaises. En croisant les documents de l’administration militaire avec des « archives alternatives », dont des récits de survivants, fouilles de grottes et témoignages recueillis en Algérie, le chercheur expose la réalité des crimes de guerre, à l’image du massacre de Ghar Ouchettouh. Un éclairage indispensable où la rigueur scientifique devient la condition sine qua non d’une réconciliation politique sincère et durable.
Vos recherches portent notamment sur la guerre chimique en Algérie. Dans quelle mesure l’accès aux archives militaires permet-il aujourd’hui d’établir précisément la nature et l’ampleur des pratiques utilisées par l’armée française entre 1954 et 1962 ?
Mes recherches portent sur la guerre chimique menée par la France entre 1956 et 1962 lors de la guerre d’indépendance algérienne. Les sources mobilisées sont les archives publiques en France (archives militaires, diplomatiques, du gouvernement général en Algérie, photographiques et cinématographiques etc.), des archives privées en France (témoignages oraux d’anciens combattants, photos, autobiographies etc.) et en Algérie (témoignages oraux d’anciens combattants ou de victimes non-combattantes des gaz, récits écrits, données des enquêtes de terrain etc.). D’un point de vue méthodologique, il s’agit de réunir et de discuter les archives publiques administratives avec des archives alternatives, pour essayer de faire surgir des fragments de vérité sur cette histoire longtemps occultée en France. L’accès aux archives militaires est un point de départ important pour comprendre le choix du recours aux armes chimiques en Algérie et d’en cerner les effets sur les personnes et l’environnement.
De multiples comptes rendus d’opérations existent avec des coordonnées de chasse qui peuvent être converties en points géographiques. Ils vont à leur tour orienter les choix pour l’enquête de terrain en Algérie. La guerre chimique laisse des traces dans les mémoires locales et dans les sols. C’est bien l’ensemble de ces sources qu’il faut croiser pour débuter le travail d’écriture de l’histoire. Même si les archives militaires françaises ne disent pas tout, qu’elles sont lacunaires, elles constituent néanmoins des sources précieuses – mais non exhaustives – pour la réalisation de ce travail de recherche. Leur libre accès pour la recherche demeure un enjeu important.
Plusieurs historiens évoquent des zones d’ombre persistantes concernant certaines opérations menées en Algérie, notamment dans les zones rurales et les grottes. Les restrictions actuelles sur les archives contribuent-elles à maintenir ces angles morts de l’histoire coloniale ?
Les restrictions d’accès en France à ces documents militaires sont une entrave sérieuse à l’établissement des faits. Toutefois, la constitution d’archives alternatives en France et en Algérie permet bien souvent de réunir des sources de tout premier ordre, qui permettent d’avancer. En France, il y aurait encore une grande collecte nationale à mener depuis l’université à destination des derniers anciens combattants des sections armes spéciales et de leurs familles pour réunir ces fonds. En Algérie même, où les mémoires locales sont encore vives, il est aussi important que des historiennes et des historiens continuent de s’investir avec méthode, pour collecter les mémoires des derniers anciens combattants et de leurs familles.
La guerre chimique a touché toute l’Algérie. Il faut répertorier les sites d’opérations pour certains parfaitement connus localement. Il arrive d’ailleurs que des corps soient extraits de ces grottes. Tous ces éléments doivent être documentés. Il faut aussi traduire les récits individuels des anciens combattants algériens pour qu’ils puissent être accessibles à la recherche non arabophone et vice versa. Enfin, il reste encore de nombreuses questions à documenter du point de vue des Algériens. Le sujet de la guerre chimique ne peut se résumer aux seules archives françaises. Il y a un travail énorme à fournir en Algérie même, où l’accès aux archives, aux mémoires locales et aux terrains sont indispensables pour l’établissement complet des faits.
Pensez-vous que la question de l’ouverture des archives liées à la guerre d’Algérie reste aujourd’hui un enjeu politique entre la France et l’Algérie, au-delà du seul cadre scientifique ?
Lors de sa visite en Algérie, le pape Léon XIV a appelé, lundi 13 avril, au « pardon » devant le Mémorial du martyr d’Alger, où sont honorés les morts de la Guerre d’indépendance contre la France (1954-1962). Je pense qu’il faut bien comprendre ce que signifie cette notion.
Elle est exigeante. Elle nécessite une « demande de pardon » sincère et éclairée. La vérité de l’offense doit être établie. Dans ce cadre possible de réconciliation esquissé par la plus haute autorité morale chrétienne, oui, l’ouverture de toutes les archives et le libre débat historique sont des enjeux importants pour la paix.
Vous évoquez le risque de voir ressurgir des faits potentiellement qualifiables de crimes de guerre. Dans quelle mesure les politiques d’accès aux archives peuvent-elles être influencées par cette dimension juridique et mémorielle ?
Ceux qui pensent que la fermeture des archives empêche l’établissement des crimes de guerre se trompent. Le massacre chimique de Ghar Ouchettouh des 22 et 23 mars 1959, où plus de 118 Algériens, dont une Algérienne, ont trouvé la mort est incontestablement un crime de guerre car l’armée coloniale a tué sans discrimination des moudjahidines et des civils réfugiés dans cette grotte pour échapper à une opération de « bouclage/ratissage ». Les procédés utilisés (armes chimiques, bombes humaines…) étaient interdits par les lois de la guerre. La France a mené une guerre « hors » des conventions internationales, sans reconnaître d’ailleurs l’état de guerre. Mais ce crime est principalement documenté par les témoignages directs des survivants ou des témoins, par leurs écrits publiés en Algérie, par les relevés d’indices et de preuves sur le terrain et à la marge par les archives du comité international de la Croix-Rouge à Genève interpelé par Ferhat Abbas dès avril 1959.
Le contenu des archives militaires françaises, dissimule les faits. Par contre, le recoupement des différentes sources permet à la fois d’établir les faits, mais aussi la tentative de dissimulation et de comprendre ce qui se jouait dans la rédaction des archives administratives militaires françaises à cette époque.
En fait, les contraintes d’accès aux archives n’empêchent pas toujours les chercheurs ou chercheuses d’œuvrer. Le labeur est seulement plus long et difficile, pour un résultat parfois lacunaire. Il demande de trouver d’autres sources qui s’avèrent souvent bien plus riches que les archives militaires.
Du point de vue des sociétés algérienne et française, en quoi l’ouverture complète des archives militaires sur la période coloniale constitue-t-elle, selon vous, un enjeu de vérité historique mais aussi de réconciliation ?
En permettant aux chercheuses et chercheurs de travailler sur toutes les sources disponibles – y compris les archives militaires sensibles de la période coloniale – il est ainsi possible d’intensifier et de densifier le libre débat historique indispensable à l’établissement des faits. Ensuite, ce seront aux diplomates, aux hommes et femmes politiques en France et en Algérie de s’en saisir pour œuvrer à une réconciliation profonde et définitive entre les deux Etats.
Peut-on dire que, plus de soixante ans après l’indépendance, certaines archives de la guerre d’Algérie restent sensibles non pas pour ce qu’elles révèlent sur le passé, mais pour leurs implications dans le présent ?
Je pense que certaines archives sont sensibles pour ce qu’elles révèlent des pratiques de l’armée coloniale, des hommes politiques qui les ont couvertes et sur la société française de cette époque.
De nombreux faits, dont beaucoup de crimes de guerre, ont été établis par la recherche historique depuis plus ou moins longtemps (torture, viols, usage du Napalm, représailles collectives, exécutions sommaires, disparitions forcées, armes chimiques etc.), mais la société française a encore du mal à accepter de les intégrer dans son grand récit collectif.
Quel pays aime se confronter à sa part d’ombre ? Ces documents sont sensibles, car nous avons peur de ce qu’ils racontent ou taisent parfois de manière assourdissante. Le fait colonial hante encore notre présent. Nous ne pourrons pas revenir sur ce qui s’est passé, mais nous sommes comptables de ce que nous décidons d’en faire pour l’avenir.
https://histoirecoloniale.net/chris...
NDLR
https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Lafaye
Édité par Gérard C
Voir en ligne : Christophe Lafaye : « Les restrictions d’accès aux archives militaires sont une entrave à l’histoire »
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre