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Réactions algériennes à la reconnaissance par la France de l’assassinat de Maurice Audin

mercredi 3 octobre 2018, par Michel Berthelemy , Hélène Fosset

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Hélène Fosset nous adresse, par l’intermédiaire de Jean Miossec, ces quelques réactions puisées dans les media algériens. Hélène est née et a vécu en Algérie, où son père était cheminot.

Pour Adlène Meddi, journaliste à El Watan, « cette reconnaissance est avant tout une affaire franco-française. Pour nous, Algériens, l’affaire Audin est réglée. Quelles que soient les hypothèses entourant les circonstances de sa mort, nous n’avons pas à être convaincus qu’il a été assassiné par l’armée française. Nous en sommes convaincus. La France a fort à faire avec son passé colonial en Algérie, poursuit le journaliste, Macron ne fait là qu’un premier pas. C’est une reconnaissance importante pour la famille Audin, mais la justice ne passera pas. » Allusion bien sûr aux différentes amnisties et grâces prononcées par les autorités françaises à partir de 1962, conduisant à l’oubli collectif et juridique des atrocités et des crimes commis pendant la guerre d’Algérie.

Pour Karima Lazali, qui vient de publier Le Trauma colonial aux éditions La Découverte, « le geste d’Emmanuel Macron s’adresse aux Français. Il est inédit en cela. Pour la première fois de sa place de chef d’État, il lève le voile sur le fonctionnement de la République française durant la colonisation et reconnaît que des lois antirépublicaines ont été exercées. Que ce soit le président qui rende lisible cela, c’est extraordinaire pour la population française »

De son côté, l’historien Abdelmajid Merdaci, spécialiste du mouvement national algérien et de la guerre d’indépendance, considère que « si elle est revenue clairement dans l’espace public algérien, l’Affaire Audin a sans doute été découverte par beaucoup. Comme un nombre important de dirigeants et de militants de la guerre d’indépendance, Maurice Audin reste relativement méconnu par le plus grand nombre et par les plus jeunes des Algériens »

De grands absents nommés Audin, Iveton, Maillot, Fanon…

Dans les colonnes d’El Watan, le journaliste Hacen Ouali regrette néanmoins que Maurice Audin n’occupe pas plus de place dans la mémoire nationale algérienne. « Si en France, il a été jeté dans l’oubli, en Algérie, il n’a pas été non plus présent. C’est le grand absent. Comme les Iveton, Maillot, Laban, Fanon, Timsit et beaucoup d’autres militants indépendantistes chrétiens et juifs, il n’est pas porté au panthéon national. Le combat de ces Justes n’est pas enseigné dans nos écoles. Des générations entières d’Algériens ont été privées de cette histoire. Sans doute par choix idéologique qui devait imposer une conception étroite et exclusiviste du récit national. »

Hacen Ouali, comme beaucoup d’autres en Algérie, interroge le rapport de l’Algérie à sa propre histoire. « N’eût été l’apport de quelques historiens et de certains acteurs de la Révolution, ces héros bien algériens seraient définitivement effacés, y compris des rares rues qui portent leurs noms, note le journaliste. Le travail de réappropriation de notre mémoire historique doit être également engagé et avec courage en Algérie. C’est la grande leçon d’histoire que doit nous inspirer Maurice Audin. »

Quant à Abdou Semmar, rédacteur en chef d’Algérie Part, il pose la question de manière très franche dans Courrier international : « Pourquoi ne nous laisse-t-on pas écrire et filmer cette histoire ? Nous ne sommes plus dans un contexte de décolonisation, le FLN n’a plus de raison d’être. »
« Moi, jeune Algérien, les excuses de la France ne me feront pas avancer, explique le journaliste. Mais ces mots sont essentiels pour l’écriture de l’Histoire, pour que, dans le futur, on sache ce qui s’est passé. L’important est que dans mon pays, je puisse raconter et explorer mon histoire. Nous sommes aussi le fruit de la période qui a suivi l’indépendance, il faut pouvoir le dire. »

Des cinéastes algériens contre la censure

La nouvelle génération d’Algériens attend-elle des Français une reconnaissance de leurs crimes et atrocités coloniales ? 
« C’est un vrai débat, estime la psychanalyste Karima Lazali. Il y a quelques années, j’aurais répondu “oui”. Mais aujourd’hui, la jeunesse algérienne travaille beaucoup plus pour inventer pour elle-même, aller au-delà. Elle cherche moins à s’adresser à la France qu’à fabriquer une adresse algérienne sans autorisation ni validation de la France. On le voit très bien dans le monde de l’édition, du cinéma. »

Cette reconnaissance solennelle par la France d’un petit bout de ses responsabilités en 132 ans d’oppression coloniale arrive dans une Algérie non seulement préoccupée, où les indicateurs à six mois de la présidentielle sont au rouge économiquement, socialement et politiquement, mais aussi en proie à ses démons de la censure.

Seize professionnels algériens du cinéma ont dénoncé lundi 24 septembre, dans une tribune publiée par El Watan, la « censure » exercée en Algérie et « les limites à la liberté d’expression », après l’interdiction de diffusion de plusieurs films dans le pays. Parmi ces films, le biopic de Bachir Derrais sur le héros de la révolution algérienne Mohamed Larbi Ben M’Hidi, chef politico-militaire du FLN pour la région d’Alger en 1957. Début septembre, le ministère des anciens combattants a exigé des « modifications » pour autoriser sa sortie en salles, en invoquant la loi qui soumet à l’autorisation préalable du gouvernement « les films relatifs à la guerre de libération nationale ». Le pouvoir algérien ne supporte pas que ce film mette en lumière les dissensions entre chefs du FLN.

« Les réactions, les articles de presse provoqués par la censure du film de Derrais ont opportunément élargi le débat sur le rapport de la société algérienne à son passé. La censure en Algérie n’est pas celle de conjoncture, mais celle qui conserve sous les boisseaux les archives algériennes et empêchent un véritable travail de recherche académique », réagit Abdelmadjid Merdaci. Il attend par ailleurs de la France qu’elle reconnaisse sa responsabilité dans l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi, de même que la sœur de ce dernier, Drifa Ben M’Hidi, qui dans une lettre appelle le président Macron « à faire preuve de courage et à reconnaître le crime d’État ». Torturé puis exécuté par pendaison le 3 mars 1957 sur instruction du ministre de la justice François Mitterrand et sous les ordres du tortionnaire Paul Aussaresses, le Jean Moulin algérien, fondateur du FLN, s’est selon la version française suicidé dans sa cellule.

Aller jusqu’au bout de la reconnaissance

Le mérite d’Emmanuel Macron est d’avoir nommé le « système de torture institué par la France » durant la guerre d’Algérie
Mais la colonisation et ses crimes ne s’épuisent pas dans la seule bataille d’Alger.
Comment alors solder les massacres collectifs de mai 1945 ou d’août 1955 ? Comment solder les assassinats, les viols, les tortures en masse ? Comment solder 132 ans d’injustice, de brutalité, de falsification généalogique et d’effacement de tout un peuple, de son identité, de son histoire, de sa culture ? Les Algériens attendent un élargissement de la reconnaissance à tous les disparus de la bataille d’Alger, qui se chiffrent en milliers, mais aussi à toutes les victimes de la colonisation, pas seulement de la guerre.

« La question n’est pas celle d’une repentance mais d’une reconnaissance, assure Abdelmadjid Merdaci. La France a été une puissance impériale et pas seulement en Algérie. Au prix de violences récurrentes et insoutenables, de massacres impunis, de discriminations raciales et religieuses, et tout cela longtemps glorifié dans l’espace public, les publications et mêmes les créations de l’esprit. La France peut différer le moment où elle doit regarder son passé en face, mais elle ne pourra l’éviter indéfiniment. Il convient bien de rappeler que les crimes coloniaux ne touchèrent pas que l’Algérie et qu’ils ne furent pas l’apanage de la seule France. »

par Hélène Fosset

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