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Quand Juppé cherche à gommer la mémoire…

mercredi 29 juin 2011, par 4ACG

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…lors d’un récent voyage en Algérie

En se rendant en Algérie pour une visite officielle de deux jours à la mi-juin, Alain Juppé espérait bien que les conversations se limiteraient aux sujets d’actualité comme les relations économiques, les conflits du moyen-orient ou le jumelage d’Oran avec sa bonne ville de Bordeaux.

Mais des interlocuteurs peu diplomates ont voulu qu’il n’élude pas des sujets moins consensuels . Ses réponses vues à travers ce qu’en rapporte les quodidiens algériens El Watan, Liberté ou « Les débats » sont révélatrices de sa volonté de vouloir évacuer trop rapidement certaines questions. La mise en perspective du journal « Les débats » mérite à cet égard d’être reproduite in extenso car elle crée un lien entre plusieurs sujets qui nous concernent : la colonisation et la répresssion en Algérie, le drame palestinien…et l’affaire Audin.

Arrivé le mardi 14 juin 2011 au soir à Alger, l’“envoyé spécial” du Quai d’Orsay avait
prévenu qu’il n’était pas venu pour parler du passé…

Les victimes des essais nucléaires.

Et pourtant il a bien fallu évoquer les essais nucléaires effectués par la France dans le Sahara algérien. Juppé a donc rappelé l’existence d’un groupe de travail “qui fait son chemin” dans le but de dresser un constat, alors qu’une convention est prévue entres les deux parties, pour “la décontamination des espaces irradiés”.Mais il est resté parfaitement muet sur l’indemnisation des victimes algériennes de ces essais nucléaires ! Alors que, faut-il le rappeler, après un long combats les anciens soldats français irradiés ont obtenu le principe d’une indemnisation.

Les archives de la guerre d’Algérie.

Juppé n’a pas échappé non plus au questionnement relatif aux archives de le la guerre de libération. Il a fait savoir que les gouvernements des deux pays se sont mis d’accord sur la “constitution d’un groupe de travail” qui sera chargé d’étudier ce dossier, sans donner de plus amples détails. Comment peut-on imaginer un apaisement entre les deux pays si nous conservons jalousement une partie des documents historiques qui sont indispensables à l’élaboration de l’ histoire nationale de l’Algérie indépendante ?

La « repentance »…

Ce sujet épineux est revenu plusieurs fois dans les discussions. Voilà ce que rapporte la presse algérienne : …"le diplomate français se démarque de toute idée de repentance de son pays pour ses crimes commis contre le peuple algérien durant la période coloniale. Comme pour mettre un terme définitif à cette question M. Juppé a déclaré que “nous n’allons pas ressasser indéfiniment” cette période de l’Histoire. Ceci, avant d’asséner : “Ces débats ne sont engagés que chez vous !”
Alain Juppé a été “clair et catégorique”. En réitérant la position de son président qui a proclamé “le caractère injuste de la colonisation, mais il n’est pas question que la France se lance dans la voie de la repentance”, il n’a plus laissé de place au doute.
….

Le quotidien « Liberté » apprécie ainsi la dérobade de Juppé :

...Alain Juppé est un excellent ministre des affaires étrangères. Aucun observateur averti ne saurait dire l’inverse. Mais face à l’histoire, le poids de la mémoire écrase les hommes. Fussent-ils brillants, agités, gaulliens ou dictatoriaux. Aucun homme politique, au nom d’un avenir prometteur, d’une embellie inespérée, d’un contrat juteux ou d’envie d’apaisement, ne peut, ne doit mettre l’histoire des peuples au placard. Juppé, grand admirateur des “révolutions arabes”, le sait trop bien d’autant plus qu’il a souvent brillé par sa défense de ce même principe du “devoir de mémoire”.

El Watan, sur le même sujet fait état d’une autre réponse de Juppé dont la conclusion est à méditer, car elle nous fait penser à des péripéties récentes…en France :
« …L’attitude de repentance n’est pas »en débat« en France…. Nous ne sommes pas sur ce chemin. La situation est claire de part et d’autre »…. « Nous sommes des hommes tournés vers l’avenir, l’Algérie et la France ont exprimé ensemble leur volonté commune de faire en sorte que les extrémistes des deux côtés ne ravivent pas inutilement les vieilles blessures ». [1]

Au moment où les thuriféraires de l’OAS tentent d’avoir pignon sur rue et où Nicolas Sarkozy accorde la légion d’honneur à l’un de leurs chefs de file , on apprécierait qu’Alain Juppé rappelle à notre président cette sage résolution qu’il a proclamée, en Algérie, au nom de la France !

Non, décidément, nos responsables politiques actuels, à l’approche des échéances électorales, se trémoussent dans le grand bal des hypocrites . Et comme le rappelle fort justement l’éditorialiste du journal « Les débats », Ahmed Alfaoui, dans le texte remarquable qui suit, la mémoire ne doit jamais être un argument d’opportunisme…

Maurice Audin : une mémoire de 54 ans

La mémoire ne se convoque, ni ne se congédie au gré des intérêts du moment ou des arrangements conjoncturels. C’est une fonction pérenne de l’individu et le socle de l’Histoire humaine. Quand dans l’enthousiasme des affaires relancées, M. Alain Juppé dit : « Moins de mémoire, plus d’avenir », c’est qu’il n’ose pas dire que c’est aux victimes d’accepter ce que le colonialisme leur a fait subir. Il reconnaît, dans le même temps, qu’il n’y a que la mémoire tourmentée qui dérange. Et il y en a au moins une, celle de Josette Audin qui, depuis 54 ans, demande seulement qu’on lui indique comment est mort son mari, où se trouve sa tombe. Il y a quatre ans elle écrivait à Sarkozy : « Si la vérité sur la mort de Maurice Audin, mon mari, était enfin dévoilée, nombreux seraient ceux, sur les deux rives de la Méditerranée, y verraient un acte de justice pour tous, contribuant à l’amitié entre des peuples meurtris, et rendant au mot de république un peu du crédit perdu dans ces circonstances. » C’était le 19 juin 2007. En vain. Pourtant nous sommes dans un monde où une mémoire particulière a été érigée en religion et qui vaut la prison et l’anathème à ceux qui voudraient seulement l’examiner. Et au nom de cette mémoire un peuple se fait massacrer, spolier, expulser de ses maisons et de ses terres, depuis des dizaines d’années. Dans cette veine, sur le dos des victimes des nazis, réduites au silence, un mouvement criminel impose ses règles, bafoue les droits humains les plus élémentaires et bénéficie d’une protection sourcilleuse, qui a transformé le Palestinien en terroriste et son bourreau en martyr. Dans ce contexte, le refus de la reconnaissance du crime colonialiste qui relève du crime lui-même prend plus de relief. Parce que, dans ce cas, la mémoire que l’on cherche à étouffer est d’autant plus exacerbée. Surtout que, régulièrement, les faits se mettent au jour, qui la nourrissent. Comme pour répondre aux ministre des affaires étrangères français, le théâtre horrible de l’enfumade commise par le colonel Pélissier les 18 et 19 juin 1845 dans le Dahra a offert le spectacle des restes des 1 200 asphyxiés et de leurs objets de vie. Devant cela, si on applique la formule de Juppé (la mémoire est derrière nous) on aurait pudiquement rebouché la grotte. Afin de perpétuer, ainsi, le système qui veut que la mémoire « indigène » n’a pas droit au chapitre de la mémoire humaine. Mais, la mémoire fait partie des peuples, elle n’obéit à aucun décret diplomatique, les pouvoirs politiques peuvent décider d’une commémoration « non agressive », ils ne pourront rien contre l’agressivité du crime, tant que les criminels ou leurs représentants s’acharneront à nier un acte qui a réduit plusieurs générations d’un peuple à l’état de sous-hommes et qui, pour ce faire, a massacré des millions d’entre eux par le sabre, par le feu, par la faim, sans avoir eu, durant près d’un siècle et demi, à répondre un instant des assassinats, des tortures et de toute sorte d’exactions. La meilleure illustration de cet état de fait est le mépris affiché depuis le 21 juin 1957 devant la détresse de la famille de ce militant de l’indépendance algérienne :

Maurice Audin.

Ahmed Halfaoui

(Texte communiqué par notre ami Mohamed Rebah)


[1C’est nous qui soulignons….

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