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Olivier le Cour Grandmaison à El Moudjahid : « La France doit reconnaître ses crimes coloniaux en Algérie »
jeudi 16 mai 2024, par
par Fatiha Issa - El Moudjahid – 11 mai 2024

Le politologue et universitaire français est l’un des spécialistes reconnus des questions liées à l’histoire coloniale. Auteur de nombreux ouvrages, le dernier en date est « Racismes d’État, États racistes. Une brève histoire », éditions Amsterdam, 2024. Olivier Le Cour Grandmaison est revenu sur la déclaration du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, à l’occasion de la Journée nationale de la mémoire, commémorant le 79e anniversaire des massacres du 8 mai 1945 et sur le travail mené par la commission mixte algéro-française d’historiens, sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, et a soulevé plusieurs points dans un entretien accordé à El Moudjahid.
El Moudjahid : Dans un message à l’occasion de la commémoration des massacres du 8 mai 1945, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, assure que « le dossier de la mémoire est inaliénable et imprescriptible, et ne peut faire l’objet de concession ou de marchandage. Qu’en pensez-vous ?
Olivier Le Cour Grandmaison : Déclaration attendue, notamment à l’occasion de la commémoration des terribles massacres perpétrés par les armées françaises et des milices coloniales à partir du 8 mai 1945 dans la région de Sétif tout d’abord puis à Guelma et Kherrata, notamment. Rappelons que ces massacres, qui ont fait plus de 30 000 victimes, civiles pour l’essentiel, doivent être qualifiés de façon précise de crimes d’Etat et, plus encore, de crimes contre l’humanité, conformément à la définition qu’en donne le Code pénal français. En dépit du temps écoulé, ces massacres ne sont toujours pas reconnus par les plus hautes autorités de l’Hexagone, ce qui témoigne d’une pusillanimité persistante et scandaleuse à l’endroit des victimes et de leurs descendants, qu’ils soient algériens ou français. Pour le reste, nous savons que des deux côtés de la Méditerranée, à Alger comme à Paris, hélas, l’histoire et la raison d’Etat ne font pas bon ménage. En ces matières comme en beaucoup d’autres, il faut s’en tenir à ce que l’on voit, c’est-à-dire aux actes des uns et des autres. Il n’en reste pas moins qu’il appartient à la partie française, donc au président Emmanuel Macron, de reconnaître de façon précise, claire et circonstanciée ce qui a été commis il y a maintenant 79 ans en Algérie, comme l’exigent, entre autres, de nombreux collectifs et associations mobilisés en France depuis plusieurs années maintenant. A cela s’ajoutent deux revendications également importantes : l’ouverture de toutes les archives et la création, à Paris, d’un lieu de mémoire pour honorer les victimes et rappeler ce qu’il s’est passé en Algérie à partir du 8 mai 1945.
La commission mixte algéro-française d’historiens, créée en août 2022, chargée par Alger et Paris du travail de mémoire et sur la colonisation française, se réunira prochainement à Alger. Selon vous, ces différentes réunions constitueront-elles une avancée vers un apaisement conciliant des mémoires algéro-françaises ?
Je m’étonne que les historiens français, notamment, qui font partie de cette commission, et Benjamin Stora en particulier au regard de ses responsabilités, ne se soient pas saisis des commémorations du 8 mai 1945 pour rappeler ce qu’il s’est passé en Algérie et exigé que ces massacres soient enfin reconnus par le président de la République française qui prétend vouloir servir l’histoire et la vérité. Jusqu’à plus ample informé, je n’ai lu ni tribune ni entendu aucune déclaration à ce sujet des membres de cette commission alors qu’un voyage du Président algérien en France est, semble-t-il, prévu et que l’année prochaine seront commémorés les quatre-vingts ans de ces massacres. Singulier silence, pour le moins, qui me semble confirmer les limites de cette commission assujettie à des considérations politiques et diplomatiques peu compatibles avec un travail indépendant. Or sans reconnaissance pleine et entière, il paraît difficile de réconcilier les mémoires algérienne et française, selon l’expression consacrée.
Comment percevez-vous l’évolution de la question mémorielle ?
L’évolution de la question mémorielle est évidemment liée à celle de la reconnaissance. Relativement à l’Algérie, cette dernière ne saurait se limiter aux massacres du 8 mai 1945. Il faut y inclure ce qu’il s’est passé avant, depuis 1830 et 1840, date à laquelle le général Bugeaud est nommé gouverneur général de l’Algérie où il mène une guerre totale terriblement meurtrière et destructrice contre l’émir Abd el-Kader et ceux qui le soutiennent. Rappelons, entre autres, l’enfumade des grottes du Dahra commise par le général Pélissier. Enfin, il faut inclure dans cette reconnaissance ce qu’il s’est passé après le 8 mai 1945. Cela concerne les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés au cours de la dernière guerre d’Algérie, entre le 1er novembre 1954 et la fin du conflit, que ces crimes aient été commis en Algérie ou en métropole. Je pense en particulier aux massacres du 17 octobre 1961, lors des rassemblements pacifiques appelés par le FLN pour protester contre le couvre-feu raciste imposé aux seuls « Français musulmans d’Algérie » depuis le 5 octobre de la même année. Massacres commis par la police française agissant sous la responsabilité du préfet Maurice Papon qui a agi avec l’aval de ses supérieurs hiérarchiques, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, et le Premier ministre Michel Debré, contrairement aux déclarations d’Emmanuel Macron lors du soixantième anniversaire de ces événements. Rappelons enfin qu’en matière de reconnaissance des crimes coloniaux, la France se distingue sinistrement d’autres anciennes puissances coloniales européennes, notamment, qui, comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Belgique, entre autres, ont reconnu leur passé criminel et parfois même accordé des réparations symboliques et financières.
Fatiha Iss, depuis Paris
Source :
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre