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Manel Ben Boubaker : une colonisation de 132 ans mérite davantage que trois heures de cours par-ci, par-là

jeudi 1er mai 2025, par Michel Berthélemy

par Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire-géographie dans l’académie de Créteil et autrice

Entre la France et l’Algérie, les récentes polémiques ne doivent pas faire oublier ni la densité des liens intimes entre les deux sociétés ni le travail au quotidien de toute une série d’acteurs de terrain pour construire une relation apaisée au passé et un avenir partagé.

Quatrième volet de la série de Libération France-Algérie, réparer les liens - 16 avril 2025.

Enseigner la guerre d’Algérie à des lycéens, c’est parler de faits qui résonnent dans les vies des élèves. Il faut faire en sorte que ces histoires individuelles ne restent pas à la marge des programmes scolaires, estime l’enseignante Manel Ben-Boubaker.

L’année dernière, j’ai demandé à mes élèves de terminale de réaliser un exposé sur un pays ayant connu la colonisation. Deux garçons, grands gaillards de 18 ans d’origine algérienne, ont choisi de travailler sur leur autre pays. Le résultat, bluffant, était une vidéo de vulgarisation historique digne de youtubeurs professionnels, avec mise en scène dans un salon marocain, et un immense drapeau de l’Algérie comme tableau de fond. Les deux discutent pendant dix minutes, thé à la menthe à la main, de la résistance d’Abdelkader, de la naissance d’une colonie de peuplement et de ses conséquences pour les Algérien·ne·s, de la Toussaint Rouge de 1954 et des accords d’Evian de 1962.

Leurs camarades, bluffés, applaudissent. L’un des élèves porte dans la vidéo un maillot de football de l’équipe de France. Je lui demande d’où lui est venue cette idée, pensant qu’il s’agit d’une mise en scène avec une intention : ce n’était pas le cas du tout, et en rendant visible ce qui était invisible pour lui, il se rend compte de la portée de son choix vestimentaire pris forcément dans un inconscient tout autant colonial qu’intégrationniste. Même si pour eux, le maillot de l’équipe de France, « c’est pas pareil », autrement dit, qu’ils s’y identifient, car cette équipe leur appartient quand même.

C’est dans les méandres de ces contradictions, entre « nif » algérien, que l’on peut traduire par « sens de l’honneur », et soutien d’une équipe de France qui leur ressemble, que je navigue lorsque j’enseigne cette séquence historique à mes élèves vivant en Seine-Saint-Denis. Au centre de leur vie, comme celle de leurs proches, des élèves me confient avec émotion et fierté, qu’ils ont eu un oncle, un grand-père, parfois même une grand-mère, qui a participé à cette guerre. J’ose rarement poser la question qui me vient souvent : a-t-il survécu ou parles-tu d’une personne qui en est morte, de cette guerre ?

Cette histoire, ces histoires restent à la marge des programmes scolaires. Ce qui me pousse à les amener à écouter une conférence de Benjamin Stora à Saint-Denis ou à les inscrire au "Prix lycéen du livre d’histoire" pour lire ensemble Les Ratonnades d’Alger, une histoire sociale du racisme colonial, de Sylvie Thénault, car une colonisation de 132 ans mérite davantage que trois heures de cours par-ci, par-là.

En effet, sans engagement véritable dans l’exploration du fait colonial, comment leur faire comprendre dans notre présent, la fébrilité de toute la classe politique à l’annonce d’un match France-Algérie ou l’embrasement de tout un quartier parisien, Barbès, quand l’Algérie devient championne d’Afrique ? Mais aussi pour déceler les similitudes entre les images de la répression de la résistance algérienne et le traitement actuel auquel sont soumis les quartiers populaires - où ils résident - lorsque surviennent des révoltes.

Comme lorsqu’ils découvrent cette affreuse photographie d’élèves mis à genoux à Mantes-la-Jolie en 2018 après les grèves lycéennes contre le nouveau bac Blanquer, puis placés en garde de vue pour avoir manifesté pour leur droit à une égale éducation. Ces images ont d’autant plus choqué mes élèves qu’il y ont vu un miroir de leur propre condition.

Une histoire à parts égales

C’est pourtant dans la colonisation de l’Algérie que l’on retrouve certaines racines de ce déni d’égalité qui continue de traverser la république. Nous sommes toutes et tous les héritiers de la violence coloniale que certains ont subie, d’autres perpétrée. La colonisation de l’Algérie est tout autant constitutive de la France contemporaine que la Révolution française ou la Seconde Guerre mondiale. Elle n’est pas uniquement l’histoire des Algériens, de leurs descendants et des autres personnes racisées de France. Elle est, à parts égales, l’histoire des personnes blanches. En lieu et place des polémiques blessantes et injustes, nous, enseignants de ces histoires et de ces mémoires troublées, avons besoin que la part consacrée à son enseignement soit considérablement augmentée dans le primaire comme le secondaire, particulièrement celle concernant le XIXe siècle, mais aussi que des soutiens financiers comme institutionnels s’organisent pour monter des projets de voyages scolaires des deux côtés de la Méditerranée, pourquoi pas même une fondation spécifique à l’image de celle sur l’esclavage, et ce, pour continuer à répondre aux questions légitimes de nos élèves, à donner du sens à leur présence au monde et les aider à construire la société qui vient, la leur.

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