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Le combat mené par les militants nationalistes dans les prisons françaises, selon le témoignage de Mohand Zeggagh : Les grandes grèves de la faim des détenus FLN pour être reconnus comme prisonniers politiques

lundi 10 novembre 2025, par Gérard C , Michel Berthélemy

Par Mustapha Benfodil - El Watan - Spécial 1er Novembre 2025

Proposé par Michel Berthelemy

Ce samedi 1er Novembre 2025 marque le 71e anniversaire du déclenchement de la Guerre de Libération. Au-delà du commémoratif de circonstance, El Watan a estimé utile de profiter de cette date ô combien symbolique pour lever le voile sur un angle mort, pour ainsi dire, de l’historiographie de la Révolution de Novembre 1954 : la lutte des prisonniers politiques FLN au cœur du système pénitentiaire colonial.

Par Mustapha Benfodil

Il s’agit d’un fait d’histoire relativement peu connu et très peu cité. Pourtant, c’est une page flamboyante de notre mémoire des luttes. Vous avez des milliers de militants incarcérés dans les geôles du colonialisme qui vont provoquer une véritable onde de choc à travers un mouvement de protestation d’une ampleur inédite, au péril de leur vie, afin de faire reconnaître leurs droits et de faire entendre la voix de l’Algérie combattante. Ainsi, après avoir risqué leur peau et consenti tous les sacrifices pour porter le combat pour l’indépendance sur le territoire du colonisateur, ces militants ont continué à se battre dans leurs cellules mêmes, affrontant avec courage et dignité la répression et les outrages de l’administration pénitentiaire métropolitaine. Leurs corps éprouvés par les sévices et les privations seront le défouloir d’un système politico-judiciaire désarçonné par leur résistance et leur détermination farouche tandis que la lutte indépendantiste s’enracinait. Il faut surtout se souvenir que les détenus FLN ont mené une bataille épique pour signifier aux autorités coloniales qu’ils n’étaient pas des délinquants de droit commun et faire reconnaître aux militants embastillés de la cause nationale le statut de prisonnier politique. Ce changement de statut était tout sauf un détail. Il valait changement de paradigme. Car au-delà de sa valeur symbolique, ce qui se jouait dans cette bataille, c’était de faire exister un autre narratif. C’était d’en finir avec le récit parisien réduisant le soulèvement des populations de l’autre rive à de simples « événements d’Algérie » et de faire comprendre au monde que ce feu ardent qui était en train d’embraser la plus importante et la plus vitale des colonies, c’était une guerre révolutionnaire en bonne et due forme. C’était un peuple qui s’est levé comme un seul homme pour arracher son droit à l’autodétermination. Dès lors, ses représentants, qui incarnaient dans leur chair et dans leur actes cet idéal, ne pouvaient être traités comme des voyous ou des « petites frappes » tombées dans les filets de la police.

Un document exceptionnel

Pour saisir le sens et la portée historique de ce combat presque invisible, à l’ombre des pénitenciers, il faut lire l’excellent ouvrage de Mohand Zeggagh : Prisonniers politiques FLN en France pendant la Guerre d’Algérie, 1954-1962. La prison, un champ de bataille. Préfacé par Mohammed Harbi, le livre de 365 pages est sorti d’abord chez Publisud en France, en 2012, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance. Il a été réédité ensuite à Alger par les éditions Chihab. Avec un peu de chance, vous pourrez le trouver au SILA. Mohand Zeggagh était l’un des plus jeunes détenus FLN en France. Sur la couverture de Publisud, le nom de l’auteur est ainsi désigné : « Zeggagh Mohand dit Tahar, dit Rachid ». « Tahar » et « Rachid » sont des prénoms d’emprunt. « Ils (ses trois prénoms, ndlr) correspondent à trois étapes importantes de ma vie. Le premier est mon véritable état civil. C’est le nom que m’ont donné mes parents, et c’est comme cela que m’appellent mes proches et les gens de mon village, Tamassit, en Algérie. Les deux autres sont des noms de guerre. Le premier m’a été attribué lors de mon adhésion au FLN, en 1955, j’avais alors 16 ans », expliquera-t-il dans une interview (magazine Books, n°101, octobre 2019). « Rachid » est un prénom qu’il adoptera après le coup d’Etat de Boumediène du 19 juin 1965, auquel il s’oppose et qui le contraint à la clandestinité et à l’exil. 
Par la richesse de son témoignage, conforté par un matériau mémoriel issu de divers entretiens qu’il a menés pour les besoins de son enquête, ainsi que des pièces d’archives, le livre de Mohand Zeggagh constitue un document exceptionnel sur le vécu des prisonniers politiques du FLN dans les centres pénitentiaires français. Et ce document est d’autant plus précieux que les récits sur la vie carcérale durant la Guerre de Libération sont rares. « De très nombreux livres ont été écrits sur la Guerre d’Algérie, mais aucun n’a traité des années terribles qui ont concerné des milliers de prisonniers politiques en France pendant la guerre. L’auteur, plus jeune prisonnier FLN à Fresnes puis à Loos-les-Lille, parle aujourd’hui de ses cinq années d’incarcération douloureuse comme d’une bataille nourrie par l’idéal de l’indépendance de l’Algérie », lit-on en quatrième de couverture.

« Les prisons ont été un véritable champ de bataille »

Dans sa préface, l’historien Mohammed Harbi salue l’originalité de ce travail en soulignant : « Cet ouvrage de Mohand Zeggagh élargit le champ de l’historiographie algérienne en inaugurant une histoire d’en bas, celle des détenus politiques qui, dans l’histoire du conflit franco-algérien, peuvent être à juste titre considérés comme des prisonniers de guerre. Nombre d’entre eux, séquestrés dans les quartiers de haute surveillance (QHS) en France, ont appartenu à l’ALN, aux commandos de choc de la Fédération de France et à son organisation paramilitaire l’OS (Organisation spéciale). » Et de noter : « Son travail montre que c’est à tort que l’histoire officielle a enfermé la Guerre de Libération dans le paradigme de la lutte armée, minorant de fait les formes civiles et culturelles de la résistance patriotique. De 1954 à 1962, les prisons ont été un véritable champ de bataille, dont les acteurs sont les militants nationalistes, les corps répressifs (police, armée, justice) et les réseaux de sympathie et de défense des détenus (intellectuels de renom, à l’image de Jean-Paul Sartre, avocats, prêtres ouvriers, ainsi que toute la chaîne d’appui et de complicité qui les portent). »
Mohand Zeggagh est né en 1938 au village de Tamassit, en Kabylie. C’est un village situé dans la commune d’Aghribs, près d’Azeffoun. Son père émigre en France alors qu’il a à peine un mois. Il ne le reverra que huit ans plus tard, en 1946. Le petit Mohand effectuera une partie de ses études primaires à Boufarik, où habitaient ses grands-parents maternels. Il reviendra ensuite poursuivre sa scolarité en Kabylie. A l’âge de 14 ans, sa vie va connaître un tournant décisif : son père décide de l’envoyer en France pour parfaire sa formation. Il va s’installer chez son oncle, à Nanterre. Nous sommes en 1953, un an avant le déclenchement de la lutte armée. Le jeune Mohand s’établit ensuite à Gennevilliers, où il est embauché par l’usine Behin, une entreprise de tôlerie industrielle. Dans la foulée, il adhère à la CGT et connaît sa première expérience syndicale. 
En 1955, Mohand Zeggagh rejoint le FLN. « Adolescent, j’avais déjà un comportement politique d’adulte », proclame-t-il dans son bouquin. Il aura comme mentor un cadre aguerri du PPA-MTLD qui contribuera grandement à sa formation politique : Rabah Serbah. La jeune recrue est d’abord affectée à des activités de propagande et de diffusion de tracts dans les cafés fréquentés par les travailleurs immigrés algériens, ainsi que la collecte de cotisations. Mais Mohand brûle de rejoindre les maquis de l’ALN. Son désir le plus cher, en effet, c’est de participer à la lutte armée, au pays même. Mais « avant de rejoindre les rangs de I’ALN, il fallait d’abord que je fasse mes preuves. En guise de préparation militaire, je fus introduit dans l’OS (Organisation spéciale du FLN), dans les structures des commandos de choc qui combattaient le MNA pour que le FLN prenne le contrôle de l’émigration en France », explique-t-il. Son vœu de rejoindre les maquis de l’ALN en Algérie ne sera pas exaucé : en 1957, suite à une opération militaire menée avec un groupe de choc à Levallois, Mohand Zeggagh est arrêté. Sa mission était de récupérer les armes qui avaient servi à l’opération pour permettre aux tireurs de s’échapper. Le véhicule qui les transportait est intercepté à Boulogne-Billancourt, place Marcel Sembat. Le jeune activiste passera cinq années en prison, soit jusqu’aux Accords d’Evian en 1962. Il sera d’abord incarcéré à la prison de Fresnes, en région parisienne, ensuite à Loos, dans le Nord.

La grève de la faim comme arme politique

Durant ses longues années de captivité, Mohand Zeggagh sera confronté aux mauvais traitements et aux violences de toutes sortes de l’administration pénitentiaire. Un bras de fer va continuellement opposer les militants du FLN et leurs matons. « Le face-à-face entre prisonniers politiques FLN et administration pénitentiaire donna lieu dès le début à un affrontement permanent », écrit-il. « Nous ne voulions plus être considérés comme des sujets colonisés ou des hommes inférieurs. Dans nos têtes, l’idée d’indépendance avait fait son chemin », insiste l’auteur. Au cœur de ces tensions : le statut des détenus nationalistes algériens. « Une fois arrêtés, inculpés et enfermés dans le QHS (Quartier de haute surveillance), nous étions alors en situation de revendiquer notre qualité de militant et de combattant hors des contraintes de la clandestinité et du cloisonnement du dehors. De l’autre côté, l’administration pénitentiaire voulait nous appliquer toutes les rigueurs du régime disciplinaire. Elle nous considérait comme des colonisés et des hors-la-loi qui relevaient dans le meilleur des cas du statut de droit commun, pour nous inacceptable, car il impliquait à nos yeux infamie et soumission, ce que nous ne voulions plus
admettre et contre quoi nous n’avons cessé de riposter », s’insurge l’ancien membre de l’OS. 
Le climax de ces affrontements avec l’administration pénitentiaire va être atteint avec le recours à la grève de la faim par les militants FLN pour se faire entendre. « Nous ne voulions plus être considérés comme des »hors-la-loi », »des fellaghas terroristes » ou des « rebelles ». Nous refusions qu’on nous applique les rigueurs de la prison comme aux détenus de droit commun, qui étaient là pour des crimes de banditisme, des délits d’escroquerie, de proxénétisme, de vol ou pour tout autre acte crapuleux. L’impératif d’être séparés physiquement, dans des étages distincts, revêtait à nos yeux une valeur de reconnaissance morale et politique significative », martèle Mohand Zeggagh. Les détenus FLN vont surprendre l’administration pénitentiaire par des grèves de la faim spectaculaires qui, par leur niveau d’organisation et par leur ampleur inédite, s’imposeront comme des actions « en rupture avec les autres formes de protestation, y compris avec les refus ponctuels de prendre des repas pendant toute une journée pour marquer notre indignation devant des mesures quotidiennes injustifiées ou vexatoires ». 
Avant ces grèves « politiques », il y avait des formes de protestation dans les prisons mais elles étaient menées « à titre individuel ou par groupes de quarante à cinquante prisonniers du QHS », nous apprend l’auteur. Le fait nouveau est que « pour la première fois, nous revendiquions tous un véritable régime politique ». « Cette fois, nous passions à une action massive de tous, exprimée par un cahier de revendications préalablement établi qui donna lieu à un courrier officiel adressé directement au ministre de la Justice, Edmond Michelet. »
La première grève de la faim a duré 12 jours. Cette action, qui s’étala du 2 au 14 juin 1959, « fut suivie par les six cents détenus FLN de Fresnes, mais aussi par tous les militants enfermés dans toutes les autres prisons de France », témoigne l’auteur. La grève « fut initiée grâce à la fonction de coordination et d’impulsion assumée par l’extérieur, c’est-à-dire par la Fédération de France », précise-t-il. « Les avocats du collectif FLN y jouèrent un rôle d’information préalable pour alerter les principales prisons de France sur la date et sur le sens de cette première grève de la faim », ajoute l’auteur. Mohand Zeggagh a tenu à mettre l’accent dans son livre sur le rôle de deux responsables politiques, eux-mêmes détenus à la prison de Fresnes : Bachir Boumaza et Moussa Kebaïli. « Ils jouèrent un rôle éminent dans la préparation des deux grèves de la faim à Fresnes en 1959 » dit-il. « Ces deux responsables déployèrent des efforts considérables pour favoriser la revendication d’un régime politique pour tous, et non pas sélectif ou par étapes. » Leur apport « fut décisif auprès de la Fédération de France mais aussi auprès des cinq chefs historiques enfermés à l’infirmerie de Fresnes », affirme Zeggagh.

« Une fiction de non-guerre »

Détaillant les revendications formulées par les grévistes de la faim, l’auteur explique : « Nous réclamions d’être séparés des détenus de droit commun, de pouvoir recevoir les journaux, tous les journaux, sans exception ; qu’on reconnaisse la liberté de mouvement à nos délégués dans toute la prison et à l’intérieur de chaque étage. Qu’on nous reconnaisse la capacité de nous auto-discipliner en appliquant nous-mêmes les règles de discipline et de vie commune que nous jugions utiles (…). Enfin, nous demandions avec insistance la possibilité d’organiser des cours de formation et surtout des cours d’alphabétisation en français et en arabe. » 
Comme il fallait s’y attendre, l’administration pénitentiaire et le gouvernement français dans son ensemble se montrent intransigeants à l’égard de ces revendications. Disséquant le narratif du pouvoir colonial, Zeggagh constate qu’en réduisant la guérilla qui enflammait les maquis algériens en « événements d’Algérie », « le gouvernement français tentait désespérément d’entretenir une fiction de non-guerre lui permettant de maintenir dans une zone de non-droit la lutte armée engagée en Algérie par l’ALN, mais aussi en France par l’organisation politico-administrative du FLN ». « La non-reconnaissance de l’état de guerre » avait un impact juridique « sur le sort réservé aux militants FLN arrêtés pour activités armées ou même politiques ». La France leur déniait ainsi les droits les plus élémentaires accordés théoriquement aux détenus politiques. « La presse leur était interdite de même que les livres de Victor Hugo, d’Emile Zola, ou des philosophes des Lumières qui étaient considérés comme subversifs pour « les rebelles » », se souvient l’auteur. 
Décrivant avec minutie le déroulement de la grève, Mohand Zeggagh écrit : « Dès le jour annoncé pour son déclenchement, la grève fut totale, suivie par tous, à tous les étages. Pour marquer sa détermination, chaque détenu devait déposer devant sa porte les maigres restes de nourriture (sucre, café, huile, vinaigre) qu’il avait »cantinés » s’il en avait eu les moyens. » « Le refus volontaire de toute nourriture commença avec le café du matin. Ceci résonna comme un coup de tonnerre, car les surveillants retournèrent bredouilles avec leurs chariots de nourriture non entamée. L’alerte fut immédiatement donnée pour renforcer les mesures de sécurité et, le cas échéant, faire la chasse à ceux qu’ils appelaient »meneurs » et que nous considérions comme nos responsables politiques. Rapidement, les cellules du mitard en sous-sol furent saturées. » 
Très vite, la presse parisienne se fait l’écho du mouvement : « Les premiers articles publiés dans les médias, notamment dans les journaux quotidiens comme L’Humanité et Libération, dès le surlendemain, finirent par convaincre l’administration pénitentiaire qu’il s’agissait d’un mouvement organisé, déterminé et d’une ampleur sans précédent. A partir de ce moment, elle s’employa à briser la volonté impressionnante manifestée par l’unanimité de la grève de la faim suivie par six cents détenus environ à Fresnes et plus de cinq cents à la Santé », se remémore Mohand Zeggagh.

L’ONU et le CICR s’en mêlent

L’administration pénitentiaire aura recours à un procédé machiavélique pour faire plier les grévistes : « Après l’isolement des dirigeants, l’administration recourut à un autre moyen aux conséquences physiques dramatiques : elle coupa l’eau aux grévistes qui ne pouvaient plus s’hydrater. Puis, de manière perverse, elle proposa un bol de lait à la place de l’eau du robinet. Cette substitution du lait à l’eau, intervenue au septième jour, devait accroître la pression sur les grévistes déjà affaiblis physiquement en entamant leur volonté », observe l’auteur. Dans un autre passage, Zeggagh révèle : « Ceux qui conseillèrent au Premier ministre, Michel Debré, d’avoir recours à l’utilisation de la soif en tant que moyen radical et ultime pour faire céder les détenus en grève, jouèrent le rôle d’apprentis sorciers puisque trois jours après la coupure d’eau, les détenus grévistes s’épuisaient et s’affaiblissaient à une telle vitesse que l’hospitalisation de plus de cent cinquante détenus, dès le dixième jour, satura la capacité d’accueil de l’hôpital et de l’infirmerie de la prison de Fresnes. »
Si les corps sont usés et abîmés par les rigueurs du jeûne contestataire, l’onde de choc du mouvement de grève fait des remous à l’extérieur des murailles des pénitenciers. Si bien que le sort des prisonniers FLN décharnés et exsangues inquiète les organisations internationales, dont l’ONU et le CICR. « Les Nations unies furent saisies de la gravité de la situation ainsi que les délégués de la Croix-Rouge internationale, qui nous rendirent visite », fait savoir l’ancien activiste. « Après les constatations de la mission médicale composée de plusieurs médecins, devant l’impact médiatique orchestré par les avocats progressistes français et les délégués du FLN aux Nations unies,
la chancellerie se résolut à chercher une porte de sortie ». Au bout du dixième jour de grève de la faim, des négociations sont entamées « avec les délégués FLN de l’ensemble de la prison en liaison avec les chefs historiques incarcérés dans le secteur de l’infirmerie de Fresnes ». « Cinq revendications avaient été satisfaites dans le cadre de ce régime politique dit « A », indique Mohand Zeggagh : pouvoir organiser des cours d’alphabétisation en arabe et en français ; pouvoir s’abonner à trois journaux français de notre choix, à l’exclusion de L’Humanité et de Libération ; permettre aux délégués de se déplacer deux heures par jour pour informer les détenus et contribuer à la mise en place de ces dispositions ; nous séparer des droits communs ; faire respecter notre dignité par les surveillants. »

« Vous allez payer votre grève de la faim ! »

Dans les faits, ces dispositions ne seront pas respectées, en grande partie à cause de profondes divergences sur la gestion de la crise entre le chef du gouvernement Michel Debré, partisan d’une ligne dure, et son ministre de la Justice, Edmond Michelet, ancien résistant et ancien déporté, qui était sensible à la cause des détenus algériens. Le non-respect des accords conclus poussera ainsi les prisonniers FLN à observer une deuxième grève de la faim, d’un durée cette fois de dix-huit jours, en juillet 1959. 
Les représailles de la direction de la prison de Fresnes où se trouve interné l’auteur seront impitoyables. « La répression tant redoutée frappa à la porte dans la nuit du troisième jour. A trois heures du matin, nous fumes tous réveillés et vilipendés. Nous nous retrouvâmes entourés de gardes républicains armés et muets sur ce qui allait arriver (…). On nous intima l’ordre, sans aucune explication, de nous habiller à la va-vite, uniquement d’une chemise et d’un pantalon, et de quitter la cellule sur-le-champ, sans rien emporter. » « Vous allez payer votre grève de la faim ! » leur crie-t-on. Les détenus grévistes sont conduits vers des fourgons cellulaires et dispatchés sur plusieurs centres pénitentiaires. Zeggagh et ses camarades sont jetés chacun dans une cellule individuelle « dans laquelle nous ne pouvions que rester debout ou assis ». « Deux ou trois nuits après, on nous transféra dans des cellules encore plus petites que celles de Fresnes, distantes les unes des autres, ce qui rendait impossible toute communication entre nous. » « Le fractionnement très poussé par paquets de dix à quinze détenus correspondait à autant de prisons et de centrales, soit quelque trente à cinquante prisons d’accueil pour la seule région parisienne », soutient l’ancien militant. « Huit jours après ma mise en isolement, j’appris enfin que j’étais interné à Poissy, comme cinq autres camarades grévistes », poursuit Zeggagh. « Au dix-septième jour, on nous annonça, à Poissy, la tenue de pourparlers à Fresnes ainsi que leurs résultats positifs, ce qui signifiait la fin prochaine de la grève de la faim. »

De Loos à Lambèse

L’auteur note dans la foulée : « Les nouvelles conditions du régime « A » nous furent communiquées une semaine plus tard et, pour la première fois, ceci fit l’objet d’une circulaire émanant de la chancellerie datée du 5 août 1959. »
Les prisonniers FLN vont revenir à la charge avec une troisième grève de la faim qui durera vingt-deux jours, du 1er au 22 novembre 1961. « A l’époque, j’étais à la prison centrale de Loos (près de Lille, ndlr) où étaient
incarcérés les militants déjà jugés et condamnés à de lourdes peines. Nous n’y avions pas droit aux visites de nos avocats. Seuls les visiteurs de prison, tels le prêtre ouvrier Pierre Descheemaeker recevaient l’autorisation de nous rencontrer au parloir », raconte Zeggagh dans son ouvrage. Il dira que « les échos qui nous parvenaient en prison sur la répression sanglante de la manifestation pacifique du 17 Octobre 1961 jouèrent le rôle de facteur déclenchant, même si certains dirigeants de la Fédération de France attribuèrent les causes de cette grève principalement aux mesures vexatoires et répressives de l’administration pénitentiaire ». « A cela s’ajoutait notre indignation face à l’activisme criminel quotidien de l’OAS et à la politique de »la terre brûlée » proclamée par ses dirigeants », complète-t-il. En raison de ces motivations, cette troisième grève de la faim était « la plus politique », estime Mohand Zeggagh. « La grève prit fin au bout du vingt-et-unième jour (…). Nous ne savions pas encore que les négociations d’Evian allaient commencer officiellement deux mois plus tard et que des contacts officieux étaient imminents entre le gouvernement français et le GPRA », avoue l’ancien prisonnier FLN. 
Immédiatement après la signature des Accords d’Evian et la proclamation du cessez-le-feu, les premières vagues de libération de prisonniers sont organisées. « Même si nous nous attendions à une prochaine libération puisque nous suivions, au jour le jour, grâce aux transistors, les avancées des négociations d’Evian, il faut bien reconnaître que la mise en œuvre rapide de ce processus de libération en étonna plus d’un parmi nous », relève Zeggagh. « Moi-même, je fus transféré le 5 avril 1962 de Lille par avion militaire jusqu’à Batna, où nous étions attendus par les unités de l’armée pour être immédiatement conduits dans la prison centrale de Lambèse, située à six cents kilomètres au sud-est d’Alger », se souvient-il. 
Mohand Zeggagh n’aura pas le temps de souffler : ayant à peine retrouvé la lumière après cinq longues et épouvantables années passées au trou, le voici appelé à participer aux missions de sécurité au sein de la Zone autonome d’Alger, afin de protéger la population contre la fureur meurtrière de l’OAS. « Plusieurs centaines de militants avaient repris du service immédiatement, sans souffler ni prendre le temps de rejoindre leur famille. Pour nous, la lutte continuait nécessairement malgré le cessez-le-feu », écrit le vaillant enfant de Tamassit, avec le sentiment du devoir accompli. - 

Mustapha Benfodil

Source : https://elwatan.dz/le-combat-mene-p...

Édité par G C


Voir en ligne : Le combat mené par les militants nationalistes dans les prisons françaises, selon le témoignage de Mohand Zeggagh : Les grandes grèves de la faim des détenus FLN pour être reconnus comme prisonniers politiques

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