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Laïcité et fanatisme

lundi 30 mars 2015, par Jean Péaud

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Le 7 janvier 2015, après l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo, l’émotion était vive en Algérie. Se souvenant des 100 journalistes et travailleurs de presse qui ont été tués entre 1993 et 1997, le peuple et les médias algériens ont condamné cet attentat .
Leur attitude a totalement changé lors de la parution du numéro suivant de Charlie Hebdo, avec une couverture représentant le Prophète. Des manifestations se sont alors organisées dans les différentes villes : Oran, Constantine, Mostaganem…
C’est suite à ces manifestations que Jean Péaud a écrit quelques réflexions personnelles

A propos de la manifestation populaire de Mostaganem.

En janvier, une fraction importante de la population, y compris la jeunesse, s’est déclarée publiquement en accord avec les attentats contre les journalistes de Charlie-Hebdo. Bien sûr, j’en ai été déçu, nous ne sommes pas battus pour cela mais je pense que l’histoire, donc le passé, contribue à déterminer les faits présents. Je vais donc essayer de le relativiser.

Beaucoup de choses sont à prendre en compte, notamment l’histoire de la laïcité , différente selon les pays et parfois absente du panorama sociologique.
A l’origine, en grec, le « laos », c’est la foule, et le « laïkos », c’est le simplet, le crétin - des mots opposables au « demos », le peuple, qui se réunissait en « ecclesia », assemblée. Le vocabulaire religieux s’est emparé des mots grecs.« Laïkos » finit même par y désigner pendant quelques siècles le peuple de l’église - fin de ma référence à un texte de Pedro Cordoba (Université de Reims) sur le « laos ».

Pour ma part, je pense que la laïcité moderne est maintenant l’expression humaniste la plus élaborée dans notre monde. Déjà, parce qu’elle met ou devrait ou pourrait mettre les peuples à l’abri des guerres de religions qui ont pu et pourraient les déchirer.
Les premiers millénaires de notre histoire, où les sociétés sont fondées sur des solidarités diverses, souvent successives (gens, lignage, tribu, pays, cité, nation etc…) ne mettent guère en cause les solidarités de l’Etat et de la pratique de la religion. Cela fait partie de la vie courante.

Mais, je fais court, donc approximatif, à partir du IV° siècle, les religions dominantes deviennent agressives. Elles sont aussi des religions proches, liées au pouvoir. Pour celle de notre pays, la religion catholique, les conversions forcées des peuples de l’Est (Germains puis Slaves), les Croisades, la guerre contre les Cathares albigeois, les massacres de Juifs (1) ou des Indiens d’Amérique (2), la Saint-Barthélémy, etc.
Les Musulmans, eux-mêmes victimes des Croisades, ne sont pas en reste, ils massacrent là où ils le peuvent : Balkans, Asie Centrale, Afrique Noire . . . .

Les grandes découvertes, la mise en place d’un commerce international pragmatique, les scandales financiers de l’Eglise romaine, créent le schisme protestant. Les pays anglo-saxons conservent le principe de religion d’état, mais se montrent de plus en plus tolérants envers ceux qui s’en excluent.

La Grande Révolution Française sépare l’Etat (chargé de recouvrer les impôts puis de les redistribuer) de la croyance ou de l’incroyance religieuse comme philosophique, autant de droits de la personne, de droit personnel imprescriptible, comme la liberté et l’égalité. Parmi les causes : les idées les plus généreuses du Siècle des Lumières (3), l’étouffement de la société par la richesse du Clergé, la nécessité de libertés pour le développement des manufactures. . . . Malgré beaucoup de difficultés, avancées et reculs, la laïcité est légiférée depuis le début du XX° siècle en France comme un cadre de vie où la grande majorité d’entre nous admet que c’est aussi bien le moyen de protéger les fois ou les convictions personnelles que celui de vivre ensemble sans trop de heurts, en bonne fraternité humaine.

Dans les pays où la religion habille l’Etat, jusqu’à éventuellement en devenir le principe politique, et c’est le cas de nombreux pays musulmans, y compris en Algérie, la majorité de la population n’en est pas encore à cette conception ! En Algérie en particulier, la Religion n’a pas été une forme d’oppression, mais l’exutoire laissé par la colonisation et le colonialisme aux « indigènes ». D’où des formes d’intégrisme primaire et de fanatisme, que les premiers chrétiens ont pratiqué aussi sous la botte romaine (3), avant de « gagner » l’Etat sous Constantin.

En matière d’idéologie, il est toujours dangereux de suivre aveuglément un gourou (comment a-t-il été proclamé ? ) dangereux de ne jamais réfléchir avant d’exécuter un ordre donné ! L’obscurantisme commence là où la lumière de la réflexion est interdite.

Respecter sans se renier. Tolérer. Écouter. Comprendre. Partager. Personnellement je ne me suis jamais senti fâché avec les Musulmans, et me semble l’avoir prouvé.

Et je ne vois pas en quoi les idées de « repentance » ou de réconciliation peuvent aujourd’hui régler le problème - à moins de s’imaginer de rendre compatibles laïcité, principe d’ouverture aux Autres, et fanatisme, principe de fermeture.
Il faut comprendre que la mondialisation nous impose de vivre ensemble, donc de nous tolérer. Ou de périr comme planète, comme monde. Dans la cohabitation, nous pouvons discuter, échanger, bénéficier de nos différences, reconnaître à l’autre des valeurs que nous ne partageons pas forcément sans que pour autant nous les trouvions meilleures. Et tout cela, sans avoir à se tuer pour des caricatures ou des blasphèmes.

Pour ma part, je reste optimiste pour l’évolution de la culture générale de l’humanité, vers toujours plus de libertés, de compréhension, donc d’intelligence. Et j’espère aussi bien qu’un jour viendra où il n’y aura plus ni massacre de la Saint-Barthélémy, ni pogrom - ni même (car elle ne versa que des mots, pas de sang) de manifestation de Mostaganem.

NOTES
( 1 ) Le plus grand massacreur de Juifs, fut avant Hitler, et après lui -20 fois moins pour le nombre de victimes-, le bon très bon très très bon roi de France Louis IX , appelé plus tard Saint Louis.
(2) Condamné par un ecclésiastique, Giordano Bruno, qui, pour cette raison et d’autres bien coperniciennes, fut brûlé en place des Fleurs à Rome en mai 1600 sous les vivats catholiques.
(3) En Egypte, les Chrétiens faisaient la chasse aux païens. Ils tabassèrent le philosophe Horapollon qui enseignait Aristote et croyait aux dieux égyptiens - et liquidèrent la célèbre Hypathie. Cela met aussi en évidence que sous les chevaux de bataille des religions, des armes idéologiques du moment, avait lieu une guerre des pauvres et des (mieux) nantis (ce qu’étaient Horapollon et Hypathie), une lutte des classes bien complexe, qui met en scène aujourd’hui des exclus en jeans et des nantis en costume cravate.

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