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L’historien Alain Ruscio : « Il est évident qu’il y a un retour du refoulé colonial »
lundi 10 novembre 2025, par
Le spécialiste de la colonisation française analyse pour Mediapart l’utilisation de l’anathème de « parti de l’étranger » par le Rassemblement national dans l’enceinte de l’Assemblée, dans la plus pure tradition de l’extrême droite française.
Mediapart - Mathieu Dejean - 30 octobre 2025
Proposé par Michel Berthelemy
Pour la première fois, le Rassemblement national (RN) a fait adopter, jeudi 30 octobre, un de ses textes par l’Assemblée nationale, bien aidé par la droite qui lui a apporté ses voix, et par l’absentéisme des macronistes. La discussion autour de la proposition de résolution, qui appelle à dénoncer les accords de 1968 entre la France et l’Algérie, a aussi été l’occasion pour l’orateur du RN, le député Guillaume Bigot, de ressortir la vieille antienne du « parti de l’étranger ». « Dans les années 1930 et 40, les fascistes et les collabos étaient pour l’Allemagne, dans les années 1960 les communistes étaient pour l’Union soviétique, et aujourd’hui, vous êtes le parti de l’Algérie ! », a-t-il hurlé à la tribune en pointant la gauche de l’hémicycle.
L’historien Alain Ruscio, spécialiste de la colonisation française en Indochine, auteur d’une somme sur la conquête de l’Algérie par la France (La Première guerre d’Algérie. Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852), revient pour Mediapart sur l’histoire de cette accusation de « parti de l’étranger », chère à l’extrême droite depuis plus d’un siècle.
Mediapart : Dans le cadre du débat à l’Assemblée nationale sur les accords de 1968, un député RN a cité l’expression « parti de l’étranger » en pointant les bancs de gauche. Quelle est l’histoire commune de ce concept avec l’extrême droite française ?
Alain Ruscio : C’est plus qu’une histoire commune : ce concept a une paternité à l’extrême droite. Les premiers qui ont utilisé cette expression sont les anti-dreyfusards, qui avaient qualifié la Ligue des droits de l’Homme d’« anti-française » en 1907, sous prétexte qu’elle défendait Dreyfus. Émile Zola avait subi une haine similaire pour avoir écrit « J’accuse ».
Tout cela a été repris par Maurice Barrès [écrivain nationaliste du début du XXe siècle – ndlr], qui a vraiment porté ce concept sur les fonts baptismaux. Par la suite, aucune campagne coloniale n’a échappé à la dénonciation, par cette notion d’anti-France, des indépendantistes et des gens qui critiquaient la politique coloniale.
On retrouve cela pendant la guerre du Rif, dont c’est le centenaire. Le premier ministre de l’époque, qui s’appelait Paul Painlevé, avait accusé les communistes de jouer le jeu de l’anti-France. Puis, dans les deux guerres de décolonisation – l’Indochine et l’Algérie –, ç’a été un véritable torrent de haine contre les gens qui dénonçaient la torture, l’épandage du napalm, etc. C’était extrêmement violent.
Un autre premier ministre, Michel Debré, avait lui aussi utilisé, en pleine guerre d’Algérie, l’expression d’anti-France à l’Assemblée nationale. Pierre Sergent, un cadre de l’OAS [Organisation armée secrète, groupe terroriste fondé en 1961 pour défendre l’Algérie française – ndlr] qui a ensuite été député Front national, avait accusé les gens qui défendaient les droits du peuple kanak d’être « toujours du mauvais côté, toujours du côté de l’anti-France ». C’est donc très vieux.
Ils se considèrent comme propriétaires du drapeau français, ce qui est une aberration quand on connaît leur histoire.
C’est une haine qui ressort à chaque fois, comme si l’extrême droite était la seule dépositaire de l’intérêt national français, et que tous ceux qui étaient contre les exactions coloniales ou postcoloniales étaient l’anti-France. Ils se considèrent comme propriétaires du drapeau français, ce qui est quand même une aberration quand on connaît leur histoire.
Ce n’est donc pas la première fois que la gauche anticolonialiste est traitée de la sorte ?
Non, loin de là. Ceux qui réprimaient les Algériens en France en octobre 1961 et lors de la manifestation du métro Charonne en février 1962 ont là encore prétendu que les manifestants étaient des représentants de « l’anti-France ». C’est extrêmement grave. Moi, je m’en tiens exactement au bord opposé. Je pense à Jaurès qui a dit à ses opposants, après avoir dénoncé la campagne du Maroc : « Vous faites, Messieurs, un bien mauvais travail contre la France ». Parce que, finalement, qui défendait l’intérêt national français lorsque les guerres de décolonisation ont commencé ? Étaient-ce les opposants ou ceux qui ont, contre vents et marées, voulu maintenir l’Indochine française, puis l’Algérie française ? La réponse est dans l’histoire. Elle est évidente.
Depuis quelques années déjà La France insoumise (LFI) est particulièrement ciblée par l’extrême droite et ses médias pour être le « parti de l’étranger » en raison de son soutien aux personnes racisées victimes de racisme et d’islamophobie. Est-ce une sorte de retour du colonialisme ?
C’est tellement éclatant qu’il est évident qu’il y a un retour du refoulé colonial. La loi sur les aspects positifs de la colonisation française, le discours de Dakar, le fait qu’un certain nombre de responsables politiques considèrent la population issue de l’histoire coloniale comme pas complètement française en témoignent. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Alain Finkielkraut avait parlé dans le Nouvel Obs en 2009 d’une « francophobie militante, réponse à un prétendu racisme ».
Cette volonté de dénoncer la partie de la France qui n’est pas directement issue du sang gaulois ou du sang franc – si tant est que cela ait existé – n’est pas nouvelle. C’est une aberration historique, une aberration scientifique, mais cela hante encore beaucoup trop d’esprits en France.
Bruno Retailleau qualifiant de « barbares » les jeunes de quartiers populaires s’inscrit-il dans cette ambiance ?
Absolument : la notion d’« ensauvagement », qui a été reprise également par Emmanuel Macron, la notion de « barbares », ou l’expression « sauvageons » qu’avait utilisée naguère Jean-Pierre Chevènement sont issues directement du vocabulaire colonial. Ils n’ont rien inventé. Ils ont tout oublié et rien inventé.
Les partisans de l’Algérie française sont-ils aussi allés, à l’époque, jusqu’à utiliser le terme de « parti de l’Algérie », par exemple pour cibler les communistes ou les soutiens du FLN ?
Ils ne parlaient pas de « parti de l’Algérie », mais ils disaient qu’ils étaient les « complices des égorgeurs du FLN ». Cette expression courrait dans toute la presse de droite et d’extrême droite, y compris d’ailleurs dans Le Figaro, par exemple, qui représentait la droite bourgeoise française qui a soutenu l’Algérie française pratiquement jusqu’au dernier moment.
Ce qui est tout à fait caractéristique, c’est que cette extrême droite s’est retournée ensuite contre de Gaulle, et ils osent aujourd’hui s’en réclamer, alors que de Gaulle, par réalisme et pas du tout par anticolonialisme, avait appliqué à partir de 1959 une politique de reconnaissance, en quelque sorte, du mouvement de l’indépendance de l’Algérie.
C’est une revanche mesquine de cette France qui n’a toujours pas digéré l’indépendance de l’Algérie.
Aujourd’hui encore, de Gaulle est l’objet de très graves insultes sur les sites algérianistes, il est encore traité de bradeur, etc. Tout ce qui ne ressemble pas au maintien des privilèges coloniaux ou néocoloniaux est qualifié d’anti-France. Pour moi, ce n’est pas une surprise. C’est minable, finalement, il n’y a pas d’autre qualificatif.
Au mois de mars, Jean-Michel Aphatie a été sanctionné par RTL pour avoir dénoncé les massacres coloniaux de la France en Algérie et les avoir comparés à celui d’Oradour-sur-Glane. La campagne de dénigrement qu’il a subie par les médias d’extrême droite a montré toute leur puissance et leur influence…
La comparaison avec Oradour-sur-Glane a été faite durant les événements de Madagascar, d’Indochine, d’Algérie, par une partie de la gauche française. Et c’était une chose qui était absolument évidente. Je viens de publier un livre sur la conquête de l’Algérie, de 1830 à 1852. Bien sûr, on ne parle pas d’Oradour, puisque ce serait anachronique, mais on parle des massacres, des villages rasés, des populations décimées par les colonnes du général Bugeaud.
Concernant celles et ceux qui se sont indignés de cette analogie, il y a deux solutions. Soit ils étaient sincères, soit ils étaient hypocrites. Dans les deux cas, c’est grave pour des gens qui ont des responsabilités politiques. Cela veut dire que l’état de la réflexion sur le bilan du colonialisme en France n’est pas encore satisfaisant. Et cela a des implications sur la société française : la fracture est faite par ces gens-là, et non pas par les historiens critiques ou les politiciens critiques.
Quelle est la portée historique du vote de cette résolution sur les accords de 1968 ?
C’est une sorte de revanche mesquine de cette France qui n’a toujours pas digéré l’indépendance de l’Algérie, et qui a comme une sorte de phobie, presque difficilement explicable tellement elle est encore puissante soixante ans après. Toutes ces franges de la population, et du monde politique, journalistique, intellectuel, qui n’ont pas accepté l’indépendance de l’Algérie sont touchés par une maladie sénile, il n’y a pas d’autre mot.
Mathieu Dejean
A lire :"La Première guerre d’Algérie. Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852", Alain Ruscio, La Découverte, octobre 2024
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4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre