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Journalistes emprisonnés, médias muselés : où va l’Algérie ?

dimanche 31 mai 2020, par Michel Berthelemy , Mohamed Benchicou

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Mohamed Benchicou est journaliste. Il a fondé et longtemps travaillé au « Matin d’Algérie », aujourd’hui interdit sous sa forme papier. Son livre « Bouteflika, une imposture algérienne », parue en 2013, lui a valu deux années de prison. Depuis quelques années, Mohamed Benchicou vit en France. Notre amie Assia Yacine nous fait parvenir l’un de ses articles écrit en mai 2020.

Dans ce pays martyrisé, racontera-t-on plus tard, il ne restait plus personne dans les rédactions pour dire les choses, les anciens journalistes étaient morts, blasés ou réduits au silence, les nouveaux n’avaient plus de modèle pour s’inspirer, personne pour leur apprendre que le journalisme n’est qu’insurrection et que la gloire d’une plume est d’être traitée d’insurgée, dans ce pays martyrisé, on avait fini par savoir le nouveau prix d’un journal (cinq pages de publicité, huit si tu collabores vraiment, mais seulement deux pages si tu hésites encore et rien si tu fais le mariole), il n’y avait plus personne pour témoigner du malheur d’un peuple qu’on voulait avide mais pas valeureux, qu’on s’amusait à voir se disputer pour un sac de semoule plutôt que de porter le portrait de Ben Mhidi, oui, parce que, dans ce pays qu’on voulait sans mémoire, même Ben Mhidi était à oublier, les nouveaux martyrs s’appelaient Gaïd Salah, général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, propriétaire de plusieurs boulangeries dont il imposait le pain à l’armée dont il était le chef, un homme qui a configuré le pouvoir actuel et dont les enfants s’adonnent au pillage au vu et au su de tout le monde, dont l’épouse annonce avoir dépêché plusieurs camions chargés de nourriture pour aider la population, merci Madame, la charité avec l’argent du peuple, on n’y avait pas pensé, il n’y avait plus grand monde pour être la voix de ceux qui n’en avaient pas, à quelques très rares exceptions. Radio M et Maghreb Emergeant étaient de ceux-là, derniers survivants d’une presse autrefois fabulée et qui, autour de l’inusable El-Kadi Ihsène, s’appliquaient à aller au fond des choses, faisant parler des Algériens sur les questions qui préoccupent les Algériens, sans jamais écorcher, blesser ou diffamer. Ils démontraient, cela dit, qu’on pouvait faire du journalisme sans faire partie des caporaux, sans tomber dans les dérives qui déshonorent, sans soumission au pouvoir et à l’argent, sans l’obsession de satisfaire les puissants…
En somme, chercher à éclairer plutôt qu’à plaire.
Un délit ! L’exemple à abattre.
C’est fait depuis hier.

Mohamed Benchicou
Mai 2020

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