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JO 2024 : Yazan Al Bawwab, nageur palestinien en mission
mardi 30 juillet 2024, par
Par Benoît Hopquin. Le Monde
Publié le 29 juillet 2024
Le porte-drapeau de la délégation palestinienne, éliminé dimanche de sa série du 100 m dos, est aussi venu à Paris pour jeter une lumière crue sur le sort tragique de ses compatriotes.

Dimanche 28 juillet, Yazan Al Bawwab a passé moins d’une minute dans la piscine olympique de Paris La Défense Arena. Le temps d’accomplir sa série du 100 m dos et d’être éliminé avec le 43e temps des 46 nageurs engagés. Mais il est resté près d’une demi-heure avec les journalistes, tandis que d’autres nageurs expédiaient ce pensum de relations publiques en deux minutes chrono. Car c’était d’abord pour cela qu’il était là, le sportif : pour parler plus encore que pour nager. Yazan Al Bawwab est Palestinien.
Alors le jeune homme, drapeau palestinien tatoué sur les pectoraux, à hauteur du cœur, a parlé. Il a répété son histoire, sans lassitude, dans son anglais fluide. Il se sentait investi d’une mission, voix posthume des plus de 300 athlètes tués à Gaza sous les bombardements, fruits de la riposte de l’Etat hébreu à l’attaque menée par le mouvement Hamas sur son sol le 7 octobre 2023.
Des membres de sa famille ont également péri dans l’enclave, même si lui n’en est pas originaire. « Je ne veux pas parler d’eux, sinon l’émotion me submerge. » Il est fier d’avoir été désigné porte-étendard de la Palestine, lors de la cérémonie d’ouverture. « Des tas de gens ne veulent pas que nous soyons là, ne veulent pas voir flotter notre drapeau, entendre le nom de mon pays. Mais je suis là, a-t-il revendiqué. Je suis là pour les gens qui meurent de faim, pour les enfants qui se font tuer, et non pour parler de ma nage. » Et, à toutes fins utiles, de préciser, pour ceux qui ne liraient que les rubriques sportives : « Il y a une guerre en ce moment. »
Exercice délicat que de parler d’actualité, de briser de facto la trêve olympique et sa sacro-sainte ou pseudo-neutralité, sous le regard sourcilleux du Comité international olympique, instance qui n’apprécie guère le mélange des genres. Alors, Yazan Al Bawwab l’a fait avec diplomatie, avec cet art de dire sans dire, de décrire une guerre sans ennemi. Jamais il n’a cité Israël. « Je ne parle pas de politique, a-t-il affirmé. Mettre de la politique dans le sport est une grossière erreur. Je suis contre la guerre. Je n’ai de problèmes avec aucun être humain sauf quand celui-là ne me traite pas comme un être humain. »
« Mon histoire ne vous intéressait pas à l’époque »
L’histoire de la famille Al Bawwab est une histoire sans fin d’exil forcé et d’errance planétaire. Sa famille était originaire de Lod, appelée alors Lydda, là où se trouve aujourd’hui l’aéroport Ben Gourion, aux portes de Tel-Aviv. Elle en a été expulsée en 1948 et remplacée par des familles juives. Son père, Rashad, est né en 1964 sous une tente de réfugiés, en Cisjordanie. Faute d’avenir sur place, il s’exile à 20 ans en Italie, à Gênes, dort dans la rue, vend des tomates à la sauvette. Puis s’inscrit à l’université, décroche un diplôme de génie mécanique et obtient la nationalité italienne qu’il transmettra à son fils.
Yazan naît en octobre 1999 en Arabie saoudite, où son père s’est installé avec sa mère, Habiba, elle-même une réfugiée palestinienne. Puis la famille déménage deux ans plus tard à Dubaï, où Rashad lance un commerce de fauteuils de bureau qui prospère. Yazan part au Canada, étudie l’ingénierie aéronautique à l’université d’Ottawa, complète son cursus universitaire au Royaume-Uni, s’installe aux Pays-Bas puis revient à Dubaï ouvrir un commerce, cette fois de fauteuils de salon… « Ne dites pas “waouh ! il a beaucoup voyagé”. Ma famille a été chassée de chez elle, je vous le rappelle. »
La natation était d’abord le rêve de son père qui savait à peine nager et l’a jeté tout petit dans une piscine. « Il était admiratif de la carrure des nageurs et voulait que je leur ressemble. » Le jeune homme montre très vite des dispositions, au point de devenir champion des Jeux arabes. Il avait participé aux Jeux de Tokyo, en 2021. Il était déjà là pour parler de la Palestine. « Mais mon histoire ne vous intéressait pas à l’époque. C’était avant le 7 octobre. » Puis Yazan Al Bawwab est reparti vers le vestiaire et ensuite chez lui, à Dubaï, avec le sentiment moins d’une performance que d’un devoir accompli.
Quelques minutes avant que le Palestinien s’élance pour sa compétition, ce même dimanche, l’Israélien Denis Loktev, de huit mois son cadet, achevait les séries du 200 m nage libre. Sa famille est originaire d’Ashdod. Elle a subi les tirs de roquettes du Hamas, le 7 octobre 2023. Lui aussi était déjà à Tokyo et son histoire ne devait pas intéresser plus de monde. Lui aussi s’est exilé, cette fois aux Etats-Unis, pour assouvir plus sereinement sa passion pour la natation. On aurait aussi voulu en savoir plus sur lui et sa famille. Le nageur a décliné, dans un grand sourire. « La situation est difficile bien sûr, mais je ne veux pas l’évoquer. Je ne veux parler que de natation. J’espère juste que viendront des jours meilleurs. » Et puis Denis Loktev est reparti par le même chemin que Yazan Al Bawwab. Deux douleurs se sont croisées dans le bassin olympique, dimanche 28 juillet. Sans jamais se rencontrer.
Source : Le Monde. Article réservé aux abonnés
https://www.lemonde.fr/sport/articl...
Sur une idée d’Yves Boucher
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