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Hervé Bourges : c’est par le combat anticolonialiste que je suis devenu l’homme que je suis

samedi 6 août 2016, par Michel Berthelemy

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Appelé en 1958, militant anticolonialiste et indépendantiste, membre du Réseau Jeanson, Conseiller de Ben Bella, directeur successivement de RFI, TF1, et France-Télévisions, Hervé Bourges revient dans L’Humanité du 2 août sur son engagement constant en faveur de l’indépendance algérienne. Extraits de son entretien avec Rosa Moussaoui.

Comment s’est forgé votre engagement anticolonialiste ? Pourquoi vous êtes-vous opposé à la guerre d’Algérie ?

J’appartiens à deux anciennes familles françaises, d’origine terrienne, plutôt conservatrices, bretonne du côté paternel, berrichonne du côté maternel. À la maison, dans ma jeunesse rémoise, on était abonné au Figaro et on lisait le journal régional l’Union dont le correspondant parlementaire sera plus tard mon ami Roger Fressoz, futur directeur du Canard enchaîné
J’ai découvert le récit des guerres coloniales, dans les colonnes de l’Huma, de France Observateur, du Monde, de l’Express, du Canard et, par la suite, dans Libération. Nous n’en parlions pas à la maison, personne n’y prêtait vraiment attention. Ces journaux relataient ce qui se passait en Indochine, la déposition du sultan Mohammed V au Maroc, les combats de Bourguiba en Tunisie, les luttes de décolonisation, et la guerre d’Algérie. Puis, avec le service militaire – trente mois –je suis devenu témoin d’une guerre que j’avais dénoncée dans les colonnes de mon journal, Témoignage chrétien, un titre très engagé, tirant près de 100 000 exemplaires. Il avait été fondé dans la clandestinité par le père Chaillet, un jésuite qui avait contribué au sauvetage de centaines d’enfants juifs à Lyon. Je me sentais, enfant, très solidaire de cet homme. Pour cette raison, j’ai choisi, à la sortie de l’École supérieure de journalisme de Lille, de décliner l’offre intéressante du Figaro pour entrer dans ce journal issu de la Résistance. C’est par ce combat anticolonialiste que je suis devenu l’homme que je suis.

En Algérie, on a confié au jeune appelé que vous étiez l’organisation du théâtre aux armées et l’encadrement des jeunes d’Aïn Arnat…

J’étais deuxième classe, opposé à la guerre d’Algérie, fiché par la sécurité militaire, l’école d’officiers m’était donc interdite. Durant mes études secondaires, chez les jésuites de Reims, j’avais appris à faire du théâtre, je voulais être comédien. Lors d’une fête du régiment, j’ai proposé au colonel Crespin qui dirigeait la base d’hélicoptères d’Aïn Arnat de monter Antigone, de Sophocle, dans les ruines antiques de Djemila, près de Sétif. Il ne s’y est pas opposé. J’ai mis en scène cette pièce et joué le rôle de Créon.

Au lendemain de l’indépendance, vous êtes devenu conseiller du président Ben Bella. Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter sa proposition ?

J’avais été, pour ainsi dire, son geôlier… Avant que je n’entre, en 1961, au cabinet du garde des Sceaux, Edmond Michelet, ancien résistant et déporté, celui-ci était entouré de deux compagnons de Dachau, Joseph Rovan et Gaston Gosselin. Ces deux-là avaient pris des contacts avec le FLN à la demande du ministre, qui en rendait compte chaque semaine au général de Gaulle. On commençait à parler de négociations : le général de Gaulle ne voyait pas cela d’un mauvais œil. Mais le premier ministre, Michel Debré, a exigé d’Edmond Michelet qu’il se sépare de ces conseillers jugés trop laxistes vis-à-vis du FLN. En réaction, Michelet s’est mis en tête de les remplacer par « quelqu’un de plus à gauche qu’eux ». Il m’a sollicité, j’ai intégré son cabinet. Je me suis alors occupé d’Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat et Mohamed Khider, les cinq responsables du FLN dont l’avion avait été détourné le 20 octobre 1956 par l’armée française. L’appareil, affrété par le roi du Maroc, avait décollé de Rabat, à destination de Tunis, avant d’être intercepté : premier acte de piraterie aérienne internationale. Tous les mois, je me rendais à Turquant, où étaient internés ces chefs du FLN, avec la mission de recueillir et de transmettre leurs demandes et de leur faire part des intentions du général de Gaulle. L’évolution politique était inévitable, des négociations allaient s’amorcer. Les accords d’Évian se profilaient. Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, de retour à Témoignage chrétien comme rédacteur en chef, j’ai reçu un appel de Ben Bella, qui était premier ministre avant de devenir président. Il me sollicitait pour « aider à créer l’Algérie nouvelle ». Je suis tombé des nues. Je ne voyais pas en quoi il pouvait avoir besoin de moi… Il a insisté, j’ai accepté et je n’ai jamais regretté ce choix. Je me suis occupé de la jeunesse et de l’information de 1962 à 1967. J’ai joué les intermédiaires entre Ben Bella et Aït Ahmed, lorsque celui-ci est entré en rébellion en Kabylie, en 1963. Certains, du côté de la sécurité militaire algérienne, voyaient peut-être en moi une barbouze. Pour l’OAS, j’étais sans doute un traître. Les factieux de l’Algérie française m’ont même condamné à mort comme l’a confirmé peu de temps avant sa mort le général Aussaresses et jusqu’à une époque récente, j’étais surnommé « Mohamed Bourges » dans les milieux ultras d’extrême droite. Alors que mon seul souci était d’aider à établir des relations nouvelles entre la France et l’Algérie.

Que retenez-vous de ces années algériennes ?

En Algérie et sur le continent africain, j’ai appréhendé la réalité, appris la patience et rencontré la fraternité. Une vraie fraternité, qui s’est perdue ici.
J’ai noué, de Yaoundé à Alger, des amitiés sincères et durables.

En France, l’Algérie ne fait parler d’elle qu’à l’occasion de crises, de régressions. Son image médiatique correspond-elle à votre expérience de ce pays ?

Je regrette cette image. On peut critiquer la façon dont le pouvoir s’exerce aujourd’hui en Algérie. On peut penser que le président Bouteflika, qui a beaucoup fait pour son pays, aurait dû passer la main compte tenu de son état de santé. Il n’en reste pas moins que l’Algérie est un grand pays qui compte sur le continent africain, dans le monde arabe, sur la scène internationale. Les Algériens connaissent mieux que quiconque le terrorisme islamiste qu’ils ont subi et affronté les premiers. Il fallait voir, dans les années 1990, ces femmes clamant dans les rues d’Alger leur refus de subir le joug des intégristes. On n’évoque les femmes musulmanes que pour parler du voile. En oubliant ces milliers d’Algériennes qui, voilées ou non, continuent de se battre contre l’intégrisme. La France, à cette époque, détournait les yeux tandis que des centaines de journalistes, d’intellectuels, d’artistes étaient assassinés. On a si peu parlé des 200 000 morts de la décennie noire sinon pour exposer à la télévision les images de l’horreur. Connaître cette époque nous permettrait de mieux comprendre aujourd’hui le totalitarisme islamiste.

Vous établissez, dans le livre que vous venez de publier (1), un parallèle entre les pouvoirs spéciaux et l’état d’urgence en vigueur depuis les attentats du 13 novembre. Pourquoi ?

Il ne faut pas avoir la mémoire courte. Mais les époques et les situations ne sont pas comparables. Durant la guerre d’Algérie, les pouvoirs spéciaux et l’état d’urgence permettaient de procéder à des arrestations n’importe où, à n’importe quelle heure et dans n’importe quelles conditions. Sous le gouvernement de Guy Mollet, je me souviens de mes amis, le professeur André Mandouze et le journaliste Robert Barrat, passant Noël à la prison de la Santé . Je me souviens des journaux censurés, l’Humanité, l’Express, France Observateur, Témoignage chrétien, qui paraissaient avec des pages blanches. C’était l’époque des exécutions capitales. Aujourd’hui, les images épouvantables de fanatiques procédant à des décapitations font le tour du monde. À l’époque, la France décapitait à la guillotine… Je pense à Fernand Iveton, un militant communiste qui avait pris le parti de l’indépendance de l’Algérie. Condamné à mort par un tribunal militaire, il a été exécuté, le président de la République, René Coty, ayant refusé sa grâce et le ministre de la Justice, François Mitterrand, n’ayant pas donné d’avis favorable à la commutation de la peine. Au total, 198 Algériens ont été guillotinés entre 1956 et 1962, Iveton étant le seul Européen à subir ce sort. « Pouvoirs spéciaux », « état d’urgence », ces simples appellations me rendent très prudent à l’égard de ce qui peut être considéré comme légal. Avec la légalité, on peut s’éloigner de l’État de droit. Alors il faut faire attention, garder l’histoire en tête et ne jamais laisser l’émotion et la passion l’emporter sur la raison quelles que soient les situations dramatiques que peut connaître notre pays confronté à la barbarie, comme récemment l’odieuse tuerie de Nice et l’assassinat du prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray.

(1) J’ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu. Éditions Le Passeur, 272 pages

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