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Gilles Manceron, à propos des événements d’octobre 1961 : « Les autorités françaises reconnaîtront un jour le crime d’état »

samedi 27 novembre 2021, par Michel Berthélémy

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Gilles Manceron s’est investi, depuis des décennies, dans l’histoire coloniale de la France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qu’il a consacrés à cette thématique, dont celle des massacres du 17 Octobre 1961 à Paris. Il est aussi un militant très actif de la LDH.

Interview réalisée par Lyes Menacer, publiée dans le quotidien algérien Liberté, le 21 novembre 2021

Liberté  : Emmanuel Macron, très attendu sur la question des massacres du 17 Octobre 1961, dont on vient de commémorer le soixantième anniversaire, n’a fait qu’une déclaration a minima. Quelle est votre réaction en tant qu’historien ?

Gilles Manceron  : Effectivement vous avez raison de qualifier cette déclaration de « minima », parce qu’il fait un petit pas de plus, en utilisant le mot « crime » pour désigner cette nuit et cette période du 17 Octobre 61. Mais il ne qualifie pas le crime. Il ne dit pas que c’est un crime d’État. Pourtant, c’est la demande des associations qui, dans leur appel, avaient souligné ce fait, qui avaient demandé à ce que ce crime soit reconnu en tant que crime d’État. Et là, ce n’est pas ce qu’il a fait. Il a simplement nommé le préfet de police de la Seine, Maurice Papon, dont on sait qu’il a, effectivement, joué un rôle important dans cette répression. Mais il n’est pas le seul. Il nous dit en quelque sorte que c’est un crime préfectoral, un crime de préfecture et non pas d’État.
Ce n’est pas exact du point de vue historique, puisque le couvre-feu du 5 octobre qui a interdit aux Algériens de sortir dans les rues au-delà de 20 heures jusqu’au matin a été décidé par un Conseil interministériel, convoqué par le Premier ministre, Michel Debré, en présence du ministre de l’intérieur, Roger Frey, et du préfet de police Maurice Papon. Donc, le Premier ministre a un rôle moteur dans le couvre-feu et même dans la répression qui a précédé, dès la fin du mois d’août 1961, au moment où reprenaient les négociations pour l’indépendance de l’Algérie à Evian, et où Michel Debré était en désaccord avec la perspective de l’indépendance de l’Algérie, tel que le voulait le général Charles de Gaulle à ce moment-là.
Cela explique qu’il ait déclenché une répression de cette violence, puisqu’il avait la responsabilité du maintien de l’ordre en France et aucune responsabilité sur les négociations d’indépendance qui avaient été confiées à d’autres, dont le ministre Louis Joxe. Le Premier ministre n’avait donc pas la possibilité d’influer sur les négociations en cours, pour essayer d’éviter cette indépendance dont il ne voulait pas, que de jouer sur la question de la répression en France. Et il avait lancé une répression très violente dès le mois de septembre et dont le point culminant a été le 17 octobre.

Mais Emmanuel Macron a-t-il fait cette déclaration par calcul politique, à quelques mois seulement de la présidentielle français, ou s’agit-il d’une position de l’État français quant à cette question ?

Il y a une très grande difficulté à reconnaître ce crime d’État. Je prends un exemple : certains, il y a soixante ans, ont protesté au Conseil de Paris et au Sénat notamment. Gaston Defferre, qui était pourtant un élu et sénateur du Parti socialiste et SFIO (Section française de l’internationale ouvrière), a protesté.
Quand il est devenu, vingt ans plus tard, ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, il lui a été demandé : « Maintenant, vous allez faire écho des protestations de 1961 ! ». Il a répondu : « Impossible ! il faut attendre 20 ans ou 30 ans pour parler de ce fait » parce que c’était devenu un silence d’État, si je puis dire. Le général De Gaulle, par exemple, n’avait pas poussé à la répression. Ce sont le Premier ministre et ceux que j’ai nommés qui l’ont organisée. Mais il a quand-même préféré faire le silence sur ces massacres. Les autres partis politiques aussi ont observé une sorte de silence, la plupart d’entre eux, presque tous. Ils n’ont pas voulu manifester et faire toute la publicité sur cette nuit de crimes.
En outre, par rapport au président Macron, ses choix présidentiels pour la prochaine élection de 2022 ne vont pas dans le sens des intentions qu’il avait affirmées et formulées, à savoir l’intention de faire la vérité sur la période coloniale et tous ses crimes, parce qu’il veut s’appuyer sur des éléments de la droite politique qui ne veut pas de ce travail de vérité. Il est pris entre deux aspirations différentes. Je pense que son choix de mélanger des populations diverses, en faisant participer, lors de la cérémonie de dépôt d’une gerbe de fleurs au pont de Bezons samedi, des jeunes issus de différentes populations ayant une idée et des positions différentes sur la guerre d’Algérie, c’est étrange comme manière de procéder, puisque le travail de vérité exige que l’on dise les choses dans les différents domaines et les différents épisodes de cette guerre, qu’on fasse la vérité, qu’on demande aux historiens quelles sont leurs conclusions.
Et ça, il n’en veut pas. Emmanuel Macron veut gérer par petites clientèles juxtaposées. Et c’est étrange. Peut-être est-il coincé dans ses choix pour la prochaine présidentielle.

Est-ce qu’un jour, les autorités françaises reconnaîtront ces massacres en tant que crime d’État. Et quelles seront les implications de cette reconnaissance ?

Cela va advenir un jour ou l’autre, parce que les faits sont têtus et ils réémergent. Même s’ils ont été niés à l’époque, il y a soixante ans. J’ai l’occasion cette après-midi (dimanche, ndlr), en me rendant à cette marche dans Paris et à laquelle des milliers de personnes ont participé, de discuter avec des personnes qui m’ont dit : « Moi, j’avais dix ans. J’y étais. Et le souvenir remonte à mon esprit ! » C’est un cas, une discussion, et il y en avait eu d’autres. Beaucoup de personnes, enfants de victimes qui ont disparu à cette époque demandent la vérité, la reconnaissance. La mémoire des crimes se perpétue, se prolonge à la deuxième, troisième, … génération. Donc, cette demande de vérité et de reconnaissance ne va pas cesser. Si le président Macron ne parle pas de crime d’État, cette année, d’autres demandes seront formulées sans cesse. Les plus hautes autorités françaises reconnaîtront un jour le crime d’État, le plus tôt possible, je l’espère.

Gilles Manceron à l’AG de Nant en 2018, entouré de Ouarda Siari Ouanassa et Alain Desjardin

Intégralité de l’entretien : https://algeria-watch.org/?p=79888

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