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Algérie 50 ans après l’indépendance : défis et perspectives

Un colloque important à Sciences Po Paris. Première partie

samedi 9 juin 2012, par Hubert Rouaud

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En janvier 2011, alors que les premiers soubresauts agitaient l’Égypte, la Lybie et les pays du Maghreb, une « libre opinion » du site posait la question : « De quelle Algérie sommes-nous solidaires ? ». Où en est aujourd’hui une Algérie qui n’a pas connu les bouleversements que certains attendaient ? Une réponse vient d’être proposée lors du colloque tenu à Sciences-Po Paris, auquel j’assistais le 21 mai 2012.

En concevant ce colloque, les étudiants de l’Association Sciences-Po Monde Arabe avaient fait le pari d’aborder durant une journée les principaux facteurs sociaux, économiques et politiques susceptibles de redonner un souffle à un avenir aujourd’hui plutôt sombre.

Dessin de Slim

La qualité des principaux intervenants a contribué à la réussite de cette journée. Pourtant le diagnostic s’est révélé plus facile à élaborer que les perspectives. Une journée trop riche pour être facilement résumée. Son compte-rendu est donc en deux parties dont voici la première, avec des développements plus importants pour les aspects qui nous concernent davantage.

Éclairages historiques et mémoriels.

Pour le sociologue algérien Lahouari Addi, au début du 20e siècle, les pays colonisés étaient ignorés par la science politique. En 1962, on a du construire un État sans droit avec les vestiges du droit hérités du colonialisme ! Ensuite, les émeutes des années 80 ont révélé que l’Algérie n’avait pas de « sciences sociales ». Car le « pseudo-état » avait toujours refusé la confrontation politique à partir d’un postulat : l’armée issue du peuple est son protecteur.

Ainsi, l’Algérie est un pays riche d’une modernisation de cinquante années, mais une idéalisation du peuple, issue de la guerre d’indépendance, a conduit à un mépris de la société, situation typique de l’ère Boumedienne. Plus personne ne croit à un régime qui multiplie les échecs et est devenu une fin en soi. Car s’il ne continue pas, il s’effondre. Enfin la notion de peuple a été récupérée par les islamistes, alors que la société algérienne n’est toujours pas composée de sujets de droit.

Malika Rahal, historienne au CNRS, note que 1962 est d’abord la fin d’un régime qui avait été loin dans la violence et « l’acculturation ». Mais c’est aussi la fin de l’histoire. Car s’il subsiste un espoir utopique, il n’y a pas d’histoire de l’Algérie indépendante. Les départements d’histoire de l’université ont été les premiers arabisés. Il n’existe pas de fond d’archives historiques post-62 qui soit ouvert au public. Comme si la révolution était l’histoire et la période post-62 n’avait plus d’histoire à cause d’enjeux politiques trop pesants.

Malika Rahal et Lahouari Addi

Elle rappelle ensuite l’existence d’un texte de loi menaçant d’amende et de prison quiconque instrumentalise l’histoire pour porter atteinte au régime en place… ! [1]. Elle constate que l’histoire est en Algérie le dernier choix des universitaires. Elle ajoute : si les discours de la presse sont importants, ils tournent à vide faute de pouvoir jouer un rôle constructif.

C’est un tout autre aspect qu’évoque ensuite Benjamin Stora : le conflit mémoriel qui empoisonne les relations franco-algériennes. En France, environ 120 ouvrages et une dizaine de documentaires télévisuels relatifs à la guerre d’Algérie sont sortis entre mars et avril 2012. Accompagnés d’un paradoxe : les travaux des historiens progressent, produisant un poids mémoriel de plus en plus fort qui cristallise les divisions. Comme le montre, en France, le « déferlement » d’informations relatives au 19 mars. En Algérie, on met plutôt l’accent sur la question coloniale et les causes de la guerre, tandis qu’en France on insiste sur le 19 mars, les violences et le chaos qui ont suivi. La situation de l’histoire s’aggrave car la fragmentation des récits augmente avec le temps qui passe, le poids des groupes de mémoire et l’installation de stèles commémoratives. Surtout depuis que des groupes extrémistes, longtemps marginalisés par le général De Gaulle, ont fait sauter les verrous.

B. Stora rappelle que cette fragmentation de l’histoire concerne aussi le côté algérien. Il note la résurgence d’évocations et de livres sur des épisodes anciens : la mort d’Abane Ramdane, Amirouche et la question berbère, Messali Hadj et Mélouza. Donc sur chaque rive l’appropriation de l’histoire nourrit le clientélisme politique.

Et B.Stora note aussi que l’histoire de toute la séquence coloniale française est encore balbutiante.

Enfin, concernant l’Algérie, il conclut sur deux propositions : il faut que la France reconnaisse officiellement sa responsabilité, il faut déclassifier les archives des deux côtés afin d’aboutir sur des contentieux précis (et à cet égard il donne l’exemple de l’affaire Audin).

Le débat qui suit confirme les propos des intervenants. En particulier, le « blocage » de l’histoire algérienne post-62, qui est illustré par une réponse que l’illustre moudjahidate Louisette Ighilahriz a faite à Malika Rahal : « pourquoi chercher si loin alors que vous avez notre révolution ? »…

Le bilan économique depuis 1962.

Le organisateurs rappellent au préalable que l’Algérie connaît une suite incessante d’émeutes violentes dans toutes ses régions . Une vidéo tournée à Jihel illustre cet aspect d’un pays dont l’économie est informelle à environ 50% et où de jeunes désespérés s’immolent régulièrement à la suite d’interpellations policières ( 40 tentatives d’immolation depuis le début 2011). [2]

Les données de base sont fournies par l’économiste Fatiha Talahite : depuis 1962, 25 années de construction du socialisme ont précédé 25 ans de transformation post-socialiste, avec une population passant de 10,8 M d’habitants à 36,5 M cependant que le taux de croissance et le taux de fertilité ont diminué fortement depuis 1980. Parmi les nombreuses statistiques présentées : le PIB par tête qui évolue avec le prix du baril d’hydrocarbures, une activité qui représentait en 2008 50% de la production algérienne. L’emploi féminin a explosé après 1989. Les investisseurs étrangers ont été rassurés par le coup d’état de 1992. Le secteur santé est en décrépitude…

L’économiste conclut sur l’absence de diversification de la production et le dérapage des réformes économiques parce qu’il n’y a pas de réforme politique.

Samia Boucetta, doctorante de Sciences-Po, a ensuite exposé en détail le fonctionnement et les résultats de la Sonatrach qui extrait pétrole et gaz (64% de la production). Elle dépend des capitaux étrangers et d’une Europe qui lui achète 90% de ses exportations.

L’économiste Zoubir Benhamouche auteur de l’essai « Algérie, l’impasse » établit un constat sévère : économie « rentière »(fondée seulement sur la rente d’hydrocarbures), administration bureaucratique, inefficace et corrompue, secteur privé trop faible, PIB comprenant plus de 40% « d’informel », banques archaïques, systèmes d’éducation et de santé peu performants.
Il propose des objectifs : dans une “société infantilisée,” il faut en particulier transformer le rôle économique de l’État, ajouter le facteur qualité à l’éducation, couper le cordon de la rente pétrolière, diversifier la production, rationaliser les aides et redonner une légitimité populaire aux institutions.

Prochain article : suite du colloque. Défis de la société civile et libertés. Institutions , politique, gouvernance.

Un nouveau livre, qui éclaire ce débat, vient de sortir aux éditions de l’Aube :« Un rêve algérien. Chronique d’un changement attendu. » par Tarik Ghezali.
Le commentaire présenté dans le N° d’ « Alternatives économiques » de juin 2012 se trouve ICI


[1L’article 44 de la Charte de réconciliation nationale 2006

[2Un récent exemple : mercredi 6 juin, à 19h, au niveau de la Place Ibn Badis, appelée communément Rekaba, en plein centre-ville de Mascara, un jeune homme s’est aspergé d’essence et a mis le feu à son corps. Le désespéré à recouru à cet acte de suicide pour protester contre le retrait de son permis de conduire par un policier, à 15h30, à proximité de la Gare routière de Mascara.

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