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Témoignages sur la guerre d’Algérie au lycée Lucie Aubrac de Pantin
mardi 11 février 2025, par
A la demande d’Amélie Pastor Pons, j’ai pu organiser le 4 février 2025 une séance de témoignages au lycée Lucie Aubrac de Pantin.
Cette professeure d’histoire et géographie avait rencontré Kamel Chabane à l’occasion de la réunion d’un jury de concours pour l’obtention du CAPES et c’est donc lui qui avait transmis mon adresse à Emilie Pastor Pons. Il faut dire que pendant quatre années j’avais pu organiser, avec la même équipe d’intervenants, des témoignages à Paris dans le collège de Kamel.
Nous nous sommes donc retrouvés, Rahim Rezigat, Jacqueline Messaoudia Gozland et moi-même devant une vingtaine d’élèves de terminale HGGSP (Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques). Ces classes constituent un public particulièrement formé et attentif puisque leur programme prévoit l’étude des grands enjeux du monde contemporain et en particulier les problématiques de la guerre et de la paix et les modes de résolution des conflits. Une dizaine d’élèves, d’autres classes terminales, intéressés par le sujet, nous avaient rejoints, ainsi que quatre professeurs. Malheureusement Messaoud Guerfi, ancien Harki, qui fait habituellement partie de notre équipe n’avait pu, pour des raisons de santé, nous rejoindre.
Il m’est revenu la tâche de présenter l’équipe et notre mode d’intervention : Sur un programme de près de deux heures, dix à quinze minutes de monologues des trois témoins suivis d’une séance de questions/réponses.
Christian Travers est membre d’une association d’anciens appelés (la 4ACG), militants, à l’identité forte puisque ses adhérents qui ont connu la guerre refusent pour eux-mêmes la pension à laquelle ils ont droit, pour la reverser à des associations dans le besoin, en Algérie ou en Palestine. Ces anciens appelés estiment qu’ils ont participé à une guerre honteuse et qu’ils ne peuvent toucher de l’argent à ce titre. Christian indique aux élèves les valeurs et objectifs de cette association très engagée.
Christian a été incorporé en Algérie pendant 27 mois de juillet 1960 à septembre 1962 pendant cette guerre qu’on appelait alors par euphémisme « événements », « pacification », « opérations de maintien de l’ordre », tandis que les Algériens nomment cet épisode tragique « guerre d’indépendance » ou plus souvent encore « guerre de libération » ou « révolution algérienne ».
Lorsqu’il avait 14 ans, en 4e, en cours d’histoire, il avait appris que les Irlandais avaient voulu se libérer de la domination britannique. Nous étions en 1954 au moment des premiers attentats en Algérie. Sa conviction s’était faite immédiatement. Combattre des résistants qui n’aspiraient qu’à se soustraire au joug de la colonisation française n’était pas légitime. Cette prétendue pacification ne pouvait conduire qu’au fiasco.
Cependant il a accepté d’aller en Algérie. Il s’est soumis aux ordres du gouvernement de la République et s’il n’a jamais vécu là-bas de situation traumatisante, son expérience le conduit aujourd’hui à témoigner pour transmettre, éveiller les consciences des nouvelles générations qui auront à bâtir un monde moins fracturé, plus juste, plus solidaire, plus généreux, plus fraternel.
Les thèmes qu’il a évoqués, enracinés dans son expérience algérienne, sont les suivants :
1 – Soumission servile ou résistance vertueuse, ou pour le dire autrement, obéissance et nécessaire discipline qui s’opposent, dans certaines circonstances, au devoir d’indignation et de révolte
Doit-on obéir à un ordre injuste, contraire à ses valeurs, et au respect des droits et à la dignité des hommes ?
2 – Pouvoir de la propagande et de la manipulation des foules (problème aujourd’hui des fake-news véhiculées hors de tout contrôle par les réseaux sociaux)
En pays totalitaire, en situation de guerre, la propagande et la crainte de la répression, la peur provoquent des situations qui peuvent amener à perdre son pouvoir de penser librement, de raisonner avec bon sens, de distinguer entre le bien et le mal…
3 – Banalité du mal. Comment des hommes « normaux » parviennent-ils, dans des circonstances particulières à commettre des actes contraires à leurs valeurs morales ?
L’inhumain se loge en chacun de nous. L’obéissance aux ordres, la routine, peuvent conduire aux pires méfaits :
« je n’ai fait qu’obéir aux ordres, ont dit les nazis ».
« ce n’est pas moi qui décide, c’est le parti » disait Staline.
À les en croire les bourreaux étaient des victimes… Des victimes du pouvoir. Des victimes du système, dont ils n’étaient que les serviteurs.
Apprenons à penser par nous-mêmes, à résister face à l’injustice.
…et dans une harangue qui lui est désormais habituelle il acheva ainsi son intervention :
« Si tu veux la paix prépare la guerre » disaient déjà les Romains.
Il préfère dire : Si tu veux la paix connais la guerre. C’est en partie pourquoi nous sommes là, unis sur la même estrade. Pour vous faire connaître les horreurs de la guerre, vous dire que la violence engage la violence.
En Algérie, les djounouds, les moudjahidines, sont morts pour l’indépendance de leur pays, pour leur libération, alors que les soldats français ne sont pas morts pour la France mais à cause de la France qui prétendait alors empêcher un peuple d’accéder à la liberté.
Nous étions là pour le maintien de l’ordre, mais pour un ordre profondément injuste.
Gardez votre force de révolte. Indignez-vous disait Stéphane Hessel. Engagez-vous.
N’ayez pas peur »
Et pour conclure il a laissé la parole à Albert Einstein :
« Le monde est dangereux à vivre, pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais, à cause de ceux qui regardent et qui laissent faire ».
Jacqueline Gozland-Messaoudia. Jacqueline est née à Constantine en 1953. Ses parents habitaient dans cette ville où, du moins dans son quartier, les familles arabes et juives vivaient mélangées, se fréquentaient au hammam, s’invitaient réciproquement pour les fêtes. Son père était tailleur. Alors que comme chaque matin il allait prendre un café au bar du coin il a été victime d’une bombe. Jacqueline avait deux ans. Elle était fille unique et sa mère, qui était cuisinière, a dû assurer les besoins de la famille.
Lorsqu’elle a eu huit ans, en 1961, sa mère, pour des raisons de sécurité, a décidé de se réfugier en France. Malgré des attaches familiales dans le pays, elles ont connu tous les deux des moments difficiles, d’exclusion, de rejet. De sa période algérienne elle n’a aucun souvenir. Elle est victime d’une amnésie traumatique. Par son métier, réalisatrice de films, elle a retrouvé le gout de vivre. Elle a pu réaliser plusieurs films qui évoquent l’Algérie où elle retourne très régulièrement.
Sauf à Constantine, car elle ne peut pas encore surmonter la douleur qu’elle a connue dans sa ville de naissance.
Rahim Rezigat : Rahim est né en 1940 en Algérie et est arrivé en France en 1948, à Saint-Etienne, avec trois frères plus âgés que lui. L’aîné était gérant d’un immeuble qui abritait une centaine d’immigrés algériens avec au rez-de-chaussée un café. Les descentes de police, brutales, insultantes, pour des contrôles, voire des arrestations, étaient fréquentes. Comme il parle l’arabe et le français, il est souvent requis comme interprète.
Au début de 1958, violente descente de police avec nombreuses arrestations. En mai de la même année, c’est son tour, il est arrêté soupçonné de jouer un rôle dans la reconstitution d’une cellule FLN. Interrogations violentes pendant deux jours puis incarcération dans une cellule du commissariat pendant un mois en attendant le transfert vers le camp du Larzac où séjournaient 5000 détenus. Transfert vers le camp de Thol près de Bourg-en-Bresse, retour au camp de Larzac. Au total près de trois ans de vie dans les camps, entraînant une meilleure connaissance des causes de la lutte de libération, une formation politique, l’apprentissage de la solidarité.
Le 5 juillet 1961, Rahim est libéré, mais il apprend que des gendarmes se sont présentés à son domicile afin qu’il exécute son service militaire… Il devient insoumis.
Le 17 octobre 1961 il est, avec une centaine d’autres Algériens, hébergé dans un hôtel de Vanves. Se rendant à la manifestation organisée contre le couvre-feu, il est informé que de nombreuses arrestations ont déjà eu lieu et il constate que l’hôtel où il était hébergé est bouclé par les CRS. Il fait demi-tour et se dissimule dans un parc avant de partir au travail le lendemain.
Une semaine après, l’hôtel est à nouveau encerclé par des CRS et des harkis. Il est embarqué vers le centre de tri de Vincennes.
Finalement libéré, il fuit en Allemagne pour échapper au service militaire avec l’objectif de rejoindre les forces de l’ALN rassemblées en Tunisie.
Les accords d’Evian et le cessez-le-feu décrété pour le 19 mars 1962 ne rendent pas nécessaire la poursuite de ce projet.
Rahim est très engagé pour que soient reconnus les massacres du 8 mais 1945 et du 17 octobre 1961. Il se considère comme un passeur de mémoire. Il est président d’une association, l’APCV (Agence pour la Promotion des Cultures et du Voyage) qui comporte une section mémoires partagées : apcv.memoires@gmail.com www.apcv.org
Questions des élèves :
– Cette question s’adresse à tous les orateurs : Comment s’est passé votre arrivée ou votre retour en France ?
– Pendant la guerre, comment les Harkis ont-ils pu coexister avec les indépendantistes ? Et maintenant ?
– Jacqueline Gozland, pourquoi n’avez-vous pas pu encore retourner à Constantine.
– Les Harkis retournent-ils en Algérie ? Sont-ils autorisés à le faire ?
– Monsieur Rezigat, pourquoi avez-vous été arrêté à Saint Etienne ? Qu’aviez-vous fait ?
– Monsieur Travers, certains anciens combattants ne partagent pas vos idées. Que se passe-t-il quand vous les rencontrez ? Témoignez-vous avec eux ?
– Que pensez-vous des Pieds-noirs ?
– Avez-vous après la guerre éprouvé un sentiment de culpabilité ?
– Pendant votre service militaire avez-vous reçu la visite de généraux ?
– Compte tenu de votre position à propos de cette guerre quelles étaient vos relations avec vos supérieurs hiérarchiques ?
– Monsieur Rezigat, en raison de votre adhésion aux idées du FLN avez-vous été amené à commettre des actes répréhensibles ?
– Madame Gozland, vous êtes juive, et vous êtes contre le colonialisme. Comment avez-vous vécu et vivez- vous ce qui se passe à Gaza et en Cisjordanie ?
Christian Travers
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre