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Témoignages sur la guerre d’Algérie au lycée Etienne-Jules Marey à Boulogne-Billancourt le 2 avril 2025
lundi 7 avril 2025, par ,
Témoigner dans cet établissement où je suis allé plusieurs fois est un bonheur rare.
Accueil chaleureux des témoins par le proviseur, dans son bureau, avec café et croissants, une demi-heure avant l’horaire prévu avec les élèves. Pendant toute la séance de témoignages présence du proviseur adjoint, du professeur d’histoire géographie et de 4 ou 5 professeurs d’autres disciplines intéressés par notre prestation. Préparation exemplaire des élèves de classes terminale par Monsieur Gérald Ritter. Invitation à déjeuner dans une pièce réservée avec un menu raffiné préparé par le cuisinier du lycée…
Entourés par une équipe aux petits soins, les témoins accoutumés à intervenir dans cet établissement, Madame Jacqueline-Messaouda Gozland, ancienne juive d’Algérie, Rahim Rezigat, ancien indépendantiste, Messaoud Guerfi ancien harki et moi, Christian Travers, qui représentait les appelés avaient aussi comme auditrice une inspectrice de l’Education Nationale qui avait été invitée.
Le proviseur Monsieur Benamar Benzemra est très proche de l’ONACVG mais il souhaite garder pour les témoignages dans son établissement une pleine autonomie. C’est donc lui qui en l’occurrence fut l’organisateur, ce qui ne l’empêcha pas de reprendre strictement le déroulé type des interventions organisées par l‘ONACVG : Exposé de 15 minutes de chacun des participants, sans interruption, suivi d’une séance de questions des élèves et de réponses des témoins.
Cet établissement que je place en premier pour la qualité de son accueil avait reçu l’an dernier une toute autre et plus significative distinction, celle du premier prix dans la catégorie lycée professionnel, œuvre collective, du Concours National sur l’histoire de la Colonisation et de la Guerre d’Algérie. L’an dernier, le témoignage des mêmes intervenants, suivi par une séance de travail en atelier, avait servi de base de travail aux élèves et secondairement les témoins s’en étaient trouvés honorés…Je pense ne pas avoir transmis le dossier qui avait été constitué à l’époque. Je le trouvais bien imparfait et je ne voulais pas encombrer…Mais je pourrais l’envoyer à qui le souhaite.
- Jacqueline-Messaouda est une juive d’Algérie née en 1953. Elle a tenu à rappeler que l’implantation des juifs dans ce pays a précédé celle des arabes. Son père a été victime en 1955 d’une bombe, à Constantine et sa famille se sentant menacée, elle a du fuir l’Algérie avec sa mère peu avant l’indépendance du pays. A Constantine les juifs et les arabes vivaient en totale harmonie. On parlait arabe avec eux et son père a toujours porté un pantalon sarouel. Dans son immeuble d’un étage à l’autre vivaient des musulmans et des juifs. L’arrivée en France a été particulièrement difficile. Même dans sa famille elle n’était pas la bienvenue. Sa mère qui était bonne cuisinière a dû reprendre un travail de chef cuisinière dans une clinique. De son séjour en Algérie qu’elle a quittée à 8 ans elle n’a aucun souvenir en raison du traumatisme qu’elle a éprouvé par son départ précipité.
Toutefois, elle a reconstruit une relation judéo-arabe très profonde construite de cuisines, de chansons et de danses et comme cinéaste elle exalte ce joyeux passé dont le souvenir culturel a été reconstruit. Pour son travail elle retourne souvent en Algérie où elle bénéficie d’un bon accueil mais elle n’a pas encore pu revenir dans sa ville de naissance où son père a été inhumé.
Elle est heureuse de pouvoir témoigner devant les élèves et est particulièrement engagée dans la lutte contre le racisme.
- Messaoud Guerfi est devenu harki dans les circonstances qu’il explique. Son père, ancien combattant de la guerre 39/45, qui avait exprimé des sympathies avec l’armée française a été assassiné par le FLN avec six membres de sa famille. Comme il était d’une famille relativement aisée il avait bénéficié d’une bonne instruction secondaire. On l’avait désigné, très jeune pour refonder l’école qui avait été détruite par le FLN et il en était devenu l’instituteur. Au moment de son appel sous les drapeaux, plutôt que d’être incorporé en Allemagne il a pu s’enrôler parmi les supplétifs ce qui lui a permis de rester près de sa mère et de soutenir sa famille dont le père était décédé et qui comportait des enfants en bas âge. Il a pu ainsi continuer son travail d’instituteur. A l’issue de la guerre il a été sévèrement torturé par le FLN mais grâce à des soutiens de militaires français il a pu fuir en Tunisie et se réfugier en France. Compte tenu des atrocités subies par sa famille il n’a jamais souhaité retourner en Algérie et il se peut qu’il n’y soit pas le bienvenu.
Rahim Rezigat, est né en 1940 en Algérie. Il a rejoint Saint-Etienne où il avait deux oncles qui s’étaient installés après avoir combattu aux côtés des français pendant la guerre de 39/45. Les algériens étaient alors étroitement surveillés et un jour alors qu’il avait 17ans il fut arrêté puis incarcéré à la suite d’une rafle. Pendant deux jours, coups violent, humiliations, tortures puis au bout d’un mois, envoi pour le Camp du Larzac, puis le camps de Thol, puis retour au Larzac.
Enfin libéré, le 5 juillet 1961, il alla travailler à Paris et le 17 octobre 1961 il a pu se cacher et éviter le massacre qui a eu lieu ce jour là en se cachant dans un parc.
Au moment où il fut appelé pour effectuer son service militaire il a pu fuir en Allemagne afin d’éviter l’incorporation et il est devenu de ce fait insoumis.
Il est aujourd’hui président d’une association de Saint-Denis, extrêmement dynamique, l’APCV (Agence pour la culture et les voyages) dont le slogan est : « J’apprécie davantage mon voisin depuis que je m’intéresse à sa culture ».
Outre toutes les activités qu’il développe à Saint-Denis il organise des voyages en Algérie ce qui lui donne l’occasion d’y retourner fréquemment.
Christian Travers est né également en 1940. A défaut d’un récit factuel, spectaculaire, de son passage en Algérie pendant 27 mois il indique pourquoi dès l’âge de 14 ans alors qu’on lui enseignait que les irlandais avaient voulu se libérer de la domination britannique il avait, au moment même de la « Toussaint rouge » eu clairement conscience que combattre en Algérie des résistants qui n’aspiraient qu’à se soustraire au joug de la colonisation n’était pas légitime et que cette prétendue pacification ne pouvait tourner qu’au fiasco.
Après avoir souligné la spécificité de la 4acg et de ses engagements et à partir des traces laissées par son vécu, il a choisi d’interpeller les élèves sur trois thèmes afin de susciter leur réflexion et développer leur esprit critique :
– Soumission servile ou résistance vertueuse, ou, pour le dire autrement : obéissance et nécessaire discipline qu’on peut opposer dans certaines circonstance au devoir d’indignation et de révolte. Comment, une décennie après avoir chassé les nazis, la République et les soldats français ont-ils pu combatte en Algérie des résistants qui n’aspiraient qu’à se soustraire de la domination coloniale ? Doit-on obéir à un ordre injuste, contraire à ses valeurs et au respect des droits et à la dignité humaine ?
– Pouvoir de la propagande et risque de manipulation des foules, comme on l’a vu dans le passé, et comme on se trouve menacé aujourd’hui par les réseaux sociaux qui véhiculent souvent de fausses informations. En pays totalitaire, en situation de guerre la propagande et la crainte de la répression provoquent des situations qui peuvent amener à perdre son pouvoir de penser librement, de raisonner avec bon sens, de distinguer entre le bien et le mal…
Dans un monde bouleversé où des juges peuvent être critiqués par des politiques, où la force l’emporte sur le droit ici et là, où le droit international, sous le regard des peuples de tous les continents, est bafoué par ceux la même qui l’on construit, les citoyens et particulièrement la jeunesse doivent rester éveillés et s’engager…
– Banalité du mal : comment des hommes « normaux » parviennent ils, dans des circonstances particulières à commettre des actes contraires à leurs valeurs morales ? L’inhumain se cache en chacun de nous. L’obéissance aveugle, la routine, peuvent conduire aux pire méfais. « Je n’ai fait qu’obéir aux ordres » on dit les nazis. « Ce n’est pas moi qui décide, c’est le parti » disait Staline. Apprenons à penser par nous mêmes, à résister face à l’injustice.
Et il conclue :
– En Algérie, les djounoud, les moudjahidines, sont morts pour l’indépendance de leur pays, pour leur libération, alors que les soldats français ne sont pas morts pour la France mais à cause de la France qui prétendait alors empêcher un peuple d’accéder à la liberté.
Nous étions là pour le « maintien de l’ordre », mais pour un ordre profondément injuste.
– Gardez votre force de révolte. Indignez vous, disait Stéphane Hessel. Engagez vous.
N’ayez pas peur disait Jean-Paul II en empruntant cette exhortation à la bible.
– Et pour conclure je laisse la parole à Albert EINSTEIN :
« Le monde est dangereux à vivre, pas tant à cause de ceux qui font le mal mais, à cause de ceux qui regardent et qui laissent faire ».
Suivent alors de nombreuses questions d’élèves, parmi lesquelles
- Monsieur Messaoud avez-vous des regrets d’avoir choisi de devenir Harki.
Ma famille avait été assassinée par la FLN. Les français m’avaient confié une école et j’étais devenu instituteur. Lorsque j’ai été appelé sous les drapeaux, car pour le service militaire les arabes étaient considérés comme français, j’allais être envoyé en Allemagne loin de ma mère et mes frères et sœurs que je faisais vivre. Grâce à l’intervention d’un officier, j’ai pu rester près d’eux. C’est comme cela que je sui devenu Harki.
Dans beaucoup de familles l’un allait au maquis l’autre s’engageait comme harki pour profiter d’une solde, parfois aussi pour bénéficier de la protection de l’armée française. De la même façon mais dans des situations différentes des combattant ont rejoint l’ALN non pas par conviction mais sous la menace et la contrainte.
- Monsieur Rahim pourquoi avez vous rejoint le FLN ?
A 17 ans je n’avais ni conviction ni formation politique. Mais j’ai été victime de la police française et j’ai passé près de 3 ans dans des camps. Là j’ai été endoctriné et j’ai été enthousiasmé par le militantisme et l’esprit de solidarité qui y régnait.
- Monsieur Christian, quelle était l’attitude et les relations que vous avez pu entretenir avec des harkis pendant la guerre ?
Dans mon unité, je n’ai jamais été avec des harkis. En revanche pendant tout mon séjour j’ai beaucoup fréquenté des soldats algériens qui avaient les même devoirs et devoirs que les soldats français. C’était simplement des camarades, voire même des amis, soumis pareillement à la galère des appelés. Il m’est arrivé, surtout à l’approche de la fin de la guerre de penser que certains pourraient déserter afin d’être en meilleur situation vis à vis du FLN. Mais je ne me suis jamais senti menacé. De même dans le poste de garde du camp de regroupement qu’il m’est arrivé de diriger, la nuit j’étais entouré de Moghaznis sans que j’éprouve de crainte particulière. En revanche, j’étais sans illusion sur leur vigilance.
- Pour tous : en voulez vous à la France de ne pas avoir terminé la guerre plus tôt ?
Dans cette affaire les gouvernements successifs ont failli. Leur aveuglement est impardonnable. La France fut assez vite isolée sur le plan international. Les victoires militaires ne changeaient pas la donne. Après la défaite en Indochine les militaires ressentaient une humiliation de devoir capituler. Les pieds noir qui étaient un million n’envisageais pas de quitter ce territoire qu’ils occupaient souvent depuis plusieurs générations. Et puis, les revendications françaises sur le gaz et le pétrole qu’ils avaient trouvé au Sahara ont encore compliqué les négociations et on retardé la fin des combats.
- Monsieur Messaoud avez vous la possibilité de revenir en Algérie ?
Je n’en sais rien mais je ne le souhaite pas. Les combattants du FLN ont tué mon père et de nombreux membres de ma famille. Après avoir été mitraillés ils ont tous brûlé dans leur voiture. Retourner en Algérie serait trop douloureux pour moi.
- Monsieur Christian êtes vous retourné en Algérie ?
Oui 7 ou 8 fois. D’abord pour créer une filiale d’édition la SEDIA (Société d’Edition et de diffusion Internationale Algérienne) qui existe toujours et pour contribuer à la formation d’éditeurs mais aussi pour des voyages personnels et enfin en deux occasions avec des membres de mon association pour visiter les associations que nous soutenons et pour fraterniser avec ce peuple que la France a combattu.
Christian Travers
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre