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Les premières années de l’Algérie indépendante : le regard d’un coopérant « post-Evian »

jeudi 27 décembre 2018, par 4ACG

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Témoignage

Au début de la guerre d’Algérie, Jean Dréan fait son service militaire en France. En lien avec des cheminots communistes, il milite pour la paix en Algérie. Après les accords d’Evian, il part en Algérie comme coopérant cheminot. Il évoque ici les premières années de l’Algérie indépendante : beaucoup de traces de la guerre récente, une volonté de moderniser le pays, des Algériens tournés avec enthousiasme vers l’avenir. Sa fille Hélène ajoute une note en conclusion.

Paix en Indochine. Paix en Algérie

Je suis né à Rosporden dans le Finistère (29). J’effectue mon service militaire entre 1953 et 1955. En 1954, je suis au centre d’instruction des transmissions au Mont Valérien. La guerre d’Indochine fait rage. L’Algérie à son tour s’enflamme : les forces progressistes appellent au refus de la guerre. Avec trois appelés, trois cheminots, une nuit nous inondons les murs de la caserne d’affiches fournies par les cheminots communistes des ateliers de la Garenne : « Paix en Indochine. Paix en Algérie ».

Le lendemain matin, le commandant sonne le tocsin. Tout le monde est consigné. Arrivée de la police militaire. Silence dans les rangs. Nous sommes dénoncés deux mois plus tard par des « nostalgiques des colonies », appelés du contingent comme nous. Jugement sans sommation : cellule-prison. Le commandement est désorganisé en France, les cadres de l’armée opérant en Indochine, puis en Algérie. Surprise un matin. Appelé par le commandant de la compagnie, celui-ci m’adresse un message très particulier : « Vous disparaissez du paysage, je ne veux plus entendre parler de vous ». Destination : centre de sélection de Guingamp, comme testeur. Pourvu du Bepc, je fais passer des tests aux appelés. C’est vraiment inespéré. Dix ans plus tard m’a été explicitée la vérité sur ce miracle. Ce jeune commandant, rappelé à l’époque, était tout simplement le fils d’un cheminot communiste. Il avait abusé de son autorité.

Le dénouement de ces guerres coloniales : Ho Chi Minh triomphe ; Ben Bella franchit la frontière tunisienne avec ses troupes ; la France capitule dans la débâcle et les attentats de l’OAS.

Détaché de la SNCF en Algérie

Toutes ces péripéties digérées, je réponds à un appel des Accords d’Evian : coopération technique en Algérie. Je suis détaché de la SNCF à la « SNCFA ». Mon épouse accepte un détachement d’enseignement. Bien sûr, c’est une décision d’importance : l’aventure dans un monde sortant d’une guerre salie par la torture. Quel sera l’accueil dans ce pays meurtri, saccagé, méprisé ?

Embarquement à Marseille pour Annaba (ex Bône). Voyage superbe en première classe, alors que les Arabes sont entassés dans les cales ! Débarquement le lendemain. Quelles surprises : un pays grouillant d’Arabes ; du soleil ! Puis train pour Souk Ahras, un gros centre ferroviaire de 600 cheminots. Accueil par un cadre cheminot algérien : celui-ci pour me saluer me tend la main gauche. J’ apprends quelques mois après par lui-même – sans rancœur ni haine- qu’il a été torturé par les paras de Le Pen.

Seul Européen parmi 600 cheminots algériens. Vraiment surpris et interrogatif sur la qualité des installations ferroviaires : ce qui était manuel en France est mécanisé ici. C’est l’effet du plan de modernisation de Constantine. Je dois me former rapidement en prenant des cours du soir pour me mettre à niveau par rapport à ces installations modernes. Le monde à l’envers : c’était moi qui était censé apprendre aux Algériens…Ce chemin de fer moderne est surtout là pour acheminer le fer, le phosphate, le pétrole sur l’Europe. Pas pour le bonheur du peuple algérien.

Rapidement au boulot. Accompagnateur de 8 jeunes algériens, qui sont surpris de voir un Européen en bleu de travail, sac à outils sur le dos. Moi-même, je suis surpris du niveau de connaissance de ces jeunes algériens, des musulmans qui n’hésitent pas à puiser une bière dans le frigo présent en permanence dans le 4/4 sur rail qui sert à nos déplacements. Autre surprise : aucune rancœur, aucun rejet de l’ordre donné, un engagement volontaire de leur part.

Notre parcours de travail s’étend sur 200 km le long de la frontière tunisienne. Des paysages superbes, le maquis, le sable des montagnes. Un terrain propice à la pénétration des fellaghas dans l’Algérie française. Je visite avec le commandant de la place de Tebessa des galeries de mine qu’ils utilisaient à la barbe du colon pour franchir la frontière (technique à la Hamas).

Je parcours les villages de montagne passés au napalm, les défoliants pour dénuder les caches des fellaghas. Rien d’exceptionnel pour une guerre de pacification. Et pourtant l’accueil est dénué de tout esprit de revanche. Ce qui prouve bien qu’il aurait été possible, comme avec le camarade Ho Chi Minh du Vietnam, d’instaurer un climat de coopération économique profitable aux deux peuples. De quoi écrire un roman.

Des trafics

A chaque voyage retour de France nous avons la possibilité de ramener une voiture neuve entièrement détaxée. Personnellement et pour cause, j’alimente le chef de la police de Souk Ahras et le patron des douanes. C’est ainsi que se met en place une mafia qui a conduit progressivement l’Algérie à sa situation d’aujourd’hui. Ces personnages me gratifient de leur carte de visite - bien utile. Par exemple, au cours d’une balade en montagne (50° à l’ombre), dépourvu de tout papier d’identité, je suis embarqué brutalement par une patrouille et mis à l’ombre. Soudain me vient l’idée de demander au chef de poste d’appeler le numéro du chef de la police sans lui dire à qui ce numéro appartient. Garde à vous au téléphone : mille excuses et retour à la maison avec la jeep de la patrouille. La raison : entre l’Algérie et la Tunisie existait un fort trafic de kif. Quatre Anglais avaient été signalés dans la montagne. Il y avait confusion à nos dépens.

Je m’appelle Dréan. A 50 km de Souk Ahras, il y a une ville qui s’appelle « Drean », le nom d’un martyr de l’ALN. Les contrôles de police sont légion à chaque entrée de la localité. Un jour, je me trouve dans une file de contrôle. Se présente un policier. Je lui confie mon passeport : il l’ouvre, se met au garde à vous et me fait déboîter de la file, le nom l’ayant certainement impressionné. Un autre jour, un tapis que j’avais commandé arrive au bureau de poste de Drean, alors que je l’attendais chez moi depuis quatre mois.

L’école

Mon épouse, institutrice détachée pendant cinq ans, le temps de ma coopération, fait la leçon à 40 jeunes algériens le matin, et à 40 autres l’après-midi. Auparavant elle enseignait à 8 élèves français dans son école de village des Côtes du Nord. Elle est impressionnée par le silence et la discipline de ces enfants algériens.

Des jeunes palestiniens sortant des grandes écoles américaines – interdits en Palestine – enseignent l’arabe aux jeunes algériens. Coopérants, nous avions le droit d’acheter au consulat du Ricard et du Porto détaxés. Ces jeunes palestiniens se font un plaisir d’en déguster à la maison. Bien que musulmans, ils sont fortement teintés laïques. Après deux ou trois verres, le débat sur le colonialisme ressurgit - cordialement, mais prévoyant et réaliste : « Ce que vous avez fait dans vos ex colonies et ailleurs, vous le paierez cher, très cher, pendant longtemps ». Un constat sans haine. Aujourd’hui nous y voilà.

Des drames affreux

De retour en France 20 ans après, je connais des Algériens sans pays. Après la guerre d’Indochine, les nombreux Algériens engagés dans l’armée française contre les nationalistes vietnamiens avaient reçu l’ordre de déserter. Condamnés en France, ils étaient pourchassés en Algérie. Des vies brisées.

Le plus sanguinaire, y compris avec des ressortissants européens : le Parti Communiste Algérien (PCA), soutien du FLN pendant la guerre de libération. Ses membres avaient d’ailleurs été désavoués par le Parti Communiste Français : celui-ci condamnait tortures et exécutions clandestines. Le PCA était fortement implanté chez les cheminots. J’ai lié connaissance avec eux. Lorsque Boumedienne exile Ben Bella et prend le pouvoir, je constate la disparition de plusieurs camarades du PCA dans les gares environnantes. Je m’en inquiète auprès d’un camarade de l’UGTA. Réponse : t’occupe pas de ça, c’est pas ton affaire. Huit jours après, on retrouve dix d’entre eux égorgés dans un oued.

J’ai vu tous les 15 jours un Boeing américain atterrir à Annaba. Il repartait avec 500 jeunes algériens qui allaient traquer les Russes en Afghanistan. Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Se trouvent-ils en Irak, en Syrie, au Mali ?

J’ai connu une Algérie pleine de richesses à exploiter, des travailleurs en capacité de gérer, des Algériens confiants en l’avenir, une jeunesse avide de connaissances. Hélas tout cela s’est brisé à cause de la rapacité de dirigeants avides de pouvoir et de la concentration de la finance. Aujourd’hui, il n’y a à la tête du pays qu’un astre mort. J’ai une pensée pour mes camarades cheminots qui rêvaient d’ un TGV Gibraltar-Tunis. L’Algérie attend des bâtisseurs…

Jean Dréan
Le 22 décembre 2018

La petite fille de 4 ans

Que fait-elle pendant ce temps-là ? Eh bien, elle a suivi ses parents à Souk Ahras. Petite blonde aux yeux bleus, elle s’est merveilleusement intégrée dans ce beau pays ! Fréquentant de nombreux petits algériens, elle apprend rapidement la langue pour aller faire le plein de bonbons chez Bachir, l’épicier du coin . Où ses parents la retrouvent un jour, montée sur une table en train de chanter Yazitoun … En rentrant de l’école, elle regarde émerveillée les makrouts tout frais, joliment disposés sur la table et préparés avec amour par Hafisa, sa seconde maman. De ce pays, elle gardera des images de paysages superbes mais surtout la chaleur d’un peuple généreux et plein d’amour.

Cette petite fille, c’est moi. J’ai parfois l’impression que c’est l’Algérie qui m’a construite. Elle m’aura, dans tous les cas, profondément marquée comme un rêve merveilleux de petite fille.

Hélène Dréan
Le 22 décembre 2018

Et beaucoup d’autres témoignages sur Blog Mémoires à suivre :
https://memoiresasuivre.blogspot.com/

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