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« Les Français croient nous connaître, mais ils se trompent » : en Algérie, le voile de la colonisation obscurcit toujours les relations
samedi 20 juin 2026, par
Algérie, les mémoires blessées de la guerre d’indépendance. Épisode 3/3
Par Florence Beaugé (Alger, Batna, Constantine [Algérie], envoyée spéciale )
Publié le 09 juin 2026 à 19h00, modifié le 10 juin 2026 à 14h07
Temps de Lecture 8 min
Source Le Monde
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Récit « Les mémoires blessées de la guerre d’indépendance » (3/3). Les traumatismes demeurent chez les survivants et les descendants des victimes de la guerre. Des blessures associées à un sentiment de perte d’identité et de dignité face à un regard français qui reste, selon certains, négatif, paternaliste et supérieur.
Loin de se combler, le fossé s’est creusé des deux côtés de la Méditerranée depuis le brusque réveil de mémoire sur la guerre d’Algérie, au début des années 2000. Les crises à répétition qui secouent Alger et Paris depuis 2024 alimentent rancœur et incompréhension en Algérie et ne laissent pas entrevoir de réconciliation durable. Florence Beaugé, journaliste qui a couvert l’Algérie pour Le Monde entre 2000 et 2010, est retournée dans le pays et nous décrit, dans une série en trois volets, l’étendue de cette incompréhension et de cette douleur.
Dans la société algérienne, le ressentiment envers la France est infiniment plus grand qu’il y a vingt ans. Il ne s’agit pas de haine, loin de là, mais d’une amertume profonde et, de toute évidence, croissante. Le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, a mis des années pour identifier « ce mal-être, cette souffrance, cette difficulté à exister » qu’il a perçus chez ses interlocuteurs algériens.
Originaire de Lyon, où il est né en 1962, cet ancien avocat d’affaires devenu dominicain pose les pieds en Algérie pour la première fois en 2002. Il va passer huit ans à Tlemcen, neuf ans à Oran, avant de s’établir à Alger en 2021. D’emblée, Jean-Paul Vesco sent « quelque chose qui cloche, et que l’on tait ». Quand les Algériens se retrouvent, « ils parlent d’eux pour se dénigrer en permanence, relève-t-il. Une blessure est là. On n’en prend la mesure que dans le temps long d’une relation d’amitié ».

Le parallèle avec la question des violences sexuelles dans l’Eglise catholique a fini par lui sauter aux yeux, comme une évidence. La conviction de Mgr Vesco est désormais qu’il y a entre la France, ancienne puissance coloniale, et l’Algérie « un rapport non réglé d’abuseur à abusé ». Cent trente-deux ans de colonisation ont laissé, souligne-t-il, une blessure « extrêmement profonde » dans l’âme algérienne. Des millions de personnes ont été touchées. La France a-t-elle jamais essayé de mesurer l’impact de ce « trauma colonial », comme le surnomme la psychanalyste et essayiste Karima Lazali ? Une personne peut avoir été abusée à l’âge de 5 ans, avoir eu un conjoint, des enfants et des petits-enfants, et se retrouver à 80 ans « avec une vie voilée, comme une roue est voilée », fait remarquer l’archevêque d’Alger.
Ce voile hérité de la colonisation obscurcit la mémoire et inhibe le présent. Le cas de Louisette Ighilahriz a fait tomber le mythe des simples « dérapages » et mis au jour la pratique d’un système institué de longue date en Algérie. En juin 2000, cette ancienne indépendantiste devient bien malgré elle un emblème en révélant au Monde les viols qu’elle a subis, à l’âge de 19 ans, au poste de commandement du général Jacques Massu (1908-2002), sur les hauteurs d’Alger, à l’automne 1957. Sans le courage de cette femme, la question des viols commis par l’armée française serait restée dans les esprits pour ce qu’elle était jusque-là, et est toujours, un dommage collatéral. Regrettable mais inévitable en temps de guerre…

Les hommes, de leur côté, n’ont pas non plus été épargnés. Le supplice de la bouteille était une méthode d’interrogatoire courante dans les commissariats et les postes de gendarmerie dès le XIXe siècle en Algérie. Si les archives militaires finissent par s’ouvrir un jour en totalité aux chercheurs, elles ne pourront rendre compte de l’étendue de ce drame : il n’y a jamais eu d’ordre de viol, encore moins d’ordre écrit. Seuls quelques journaux de bord des appelés et rappelés (plus de 1 million de jeunes Français en sept années de guerre) s’en sont fait l’écho. Restent bien sûr les témoignages oraux en Algérie. Mais le temps qui passe emporte les dernières victimes, les ultimes témoins, et continue de protéger les bourreaux, à l’abri des lois d’amnistie décrétées en cascade par la France depuis 1962. En amnistiant la peine, on a décrété l’amnésie et effacé le crime.
Soulever la chape de plomb et que les choses soient dites : tel est le « combat existentiel » de Mgr Vesco. Pour lui, la démarche s’est imposée d’elle-même au fil de ses quelque vingt années passées en Algérie. Sa double nationalité, « 100 % française et 100 % algérienne », lui permet d’avoir un regard unique sur la population des deux pays. Pour lui, la colonisation est un viol. Celui de tout un peuple, à qui on a retiré l’identité, l’histoire, la terre et la dignité, au prix d’une domination brutale et dégradante.
« Ça reste. On vit, mais on vit mal. Et cette souffrance peut se transmettre de génération en génération, d’autant plus que le silence imposé par l’agresseur est la règle. Quand il retrouve son ancienne victime, il ose même lui demander des comptes : “Dis-moi, qu’as-tu fait de ta vie depuis que nous nous sommes vus ?” » Aujourd’hui encore, tout Français posant le pied en Algérie porte un regard qui juge, estime le cardinal. Un regard négatif, « paternaliste et, somme toute, supérieur ».
« Profonde humiliation »
De part et d’autre de la Méditerranée, on ne sort pas des mémoires asymétriques. D’un côté, la prééminence de la civilisation occidentale. De l’autre, la prééminence de la guerre de libération. En France, un récit domine et il est insupportable aux anciens colonisés : « Le régime algérien utilise la rente mémorielle à des fins de politique intérieure. Il a besoin de critiquer la France pour se pérenniser. » Autrement dit, l’opinion publique algérienne serait un jouet entre les mains du pouvoir.
« Ce que l’on ne comprend pas, en France, c’est que la colonisation a été vécue comme une profonde humiliation, celle d’être “indigénisé” sur sa propre terre et transformé en sous-homme par d’autres hommes », explique l’historien Hosni Kitouni. Ce sentiment s’est transmis de père en fils, de mère en fille, de famille en famille, au point de devenir une culture inoculée dès la naissance : « Voilà ce qu’ont fait les Français, voilà pourquoi nous avons pris les armes, voilà pourquoi nous sommes morts et voilà pourquoi il ne faut pas oublier si nous voulons vivre libres », résume-t-il.

Pour le sociologue Nacer Djabi, la France a « raté le coche » et « perdu la main » sur l’Algérie, à force de ne pas la comprendre. « Les Français croient nous connaître, mais ils se trompent. Beaucoup nous voient à travers [les écrivains Boualem] Sansal et [Kamel] Daoud. Et surtout ils sont branchés sur une Algérie qui n’existe plus », regrette-t-il. Sur le plan économique, les partenaires internationaux sont de plus en plus nombreux à occuper le terrain : Italiens, Espagnols, Turcs, Chinois, Qataris et même Allemands.
Il faut sortir d’Alger et aller à l’ouest, à l’est, et plus encore dans le Grand Sud, conseille-t-il, pour s’apercevoir des changements. « Même les Américains et les Britanniques s’y prennent mieux que les Français », déplore-t-il. Mais à quoi donc ressemble cette Algérie nouvelle ? Difficile de le savoir en l’absence d’enquêtes d’opinion. « La pauvreté a reculé. Les gens vivent mieux. Une classe moyenne a fait son apparition. Il y a des gens très riches et beaucoup de nouveaux riches. Soixante et un pour cent de l’emploi est désormais entre les mains du privé, ce qui constitue une forme de diversification », souligne Nacer Djabi.
Restent deux grandes interrogations. Combien de temps le pouvoir actuel aura-t-il la capacité de gérer la nouvelle bourgeoisie qui investit l’agriculture, l’industrie et les services ? Comment réagira-t-il si cette classe moyenne se pique de vouloir faire de la politique ? Pour l’instant en tout cas, le jeu politique est fermé. Depuis le Hirak, le soulèvement populaire prodémocratie de 2019 à 2021, le pouvoir vit en état d’alerte. La presse arabophone autant que francophone est sous-contrôle ou s’autocensure. Les associations ont été mises au pas. La vie culturelle est limitée. Même en matière économique, il est devenu risqué de donner un avis. « La minorité intellectuelle souffre d’un sentiment d’étouffement. La majorité de la population, elle, s’en accommode, se désintéresse de la politique et se console en faisant un retour en force vers la religion et la tradition », remarque, désabusé, un enseignant qui a souhaité garder l’anonymat.
De la même façon qu’elles sortent en tête des classements universitaires, les femmes ont envahi l’espace public. Un foulard sur la tête, portable dans une main, cigarette dans l’autre, elles déambulent librement à Alger et dans les grandes villes et s’installent à toutes les terrasses. « N’empêche que la bigoterie est toujours là. On fait la prière à tout bout de champ, mais on me demande plus que jamais de recoudre les hymens des futures mariées, fulmine un chirurgien. Et ce qui m’accable le plus, c’est de voir les parents accompagner les jeunes femmes à mon cabinet pour implorer ce service. »
Ils sont nombreux ceux qui continuent de rêver d’autres cieux, de la France surtout, avec ou sans papiers. La question des harraga, ces migrants qui prennent la mer au péril de leur vie dans l’espoir de franchir la Méditerranée, est toujours d’actualité. Dans la vie courante, en particulier à l’université, le français est en net recul au profit de l’anglais, chez les jeunes surtout. Malgré cela, les listes d’attente pour le lycée international d’Alger sont toujours aussi longues. De même que les demandes de souscription pour aller étudier en France ou ailleurs, ou encore les rêves de visa et de naturalisation.
« Société hétérogène »
Même s’ils sont diplômés, beaucoup veulent s’en aller. « On veut fuir la “mal vie”, le conservatisme et l’ennui », dit un candidat au départ, qui a souhaité rester anonyme. S’agit-il d’un phénomène marginal, au regard d’un pays de 48 millions d’habitants ? La réponse reste incertaine. « Un voyage triomphal comme celui de Jacques Chirac en Algérie en 2003, lui qui était en faveur de l’Algérie française dans sa jeunesse [et y a fait son service militaire en 1956], serait-il encore possible aujourd’hui ? Je me pose la question. La société est trop hétérogène pour être aisément cernée », souligne le journaliste Ihsane El Kadi, directeur du site Maghreb émergent.
Pour lui, il y a indiscutablement en Algérie « un surcroît de nationalisme, de chauvinisme même, ainsi qu’un sentiment antioccidental, aggravé par le génocide à Gaza ». L’Algérie, en tout cas, est sortie de son « tête-à-tête avec la France », estime-t-il. Pourtant, l’ancien pays colonisateur fonctionne toujours « comme un refuge », de par sa proximité, sa langue et son importante communauté algérienne. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. « Mes copains et moi, nous avons tous plusieurs de nos enfants en France. Moi, dont les parents ont fait la révolution algérienne, je suis grand-père d’un petit Français, s’exclame Mourad (son prénom a été modifié), un ingénieur de 65 ans. Cela pose toute la question de notre rapport à la France. Vais-je exiger d’elle qu’elle me demande pardon ? Je me sens schizophrène. »
Comment sortir de l’impasse et aboutir à une réconciliation durable entre les sociétés française et algérienne ? La première étape serait la prise de conscience de la gravité du traumatisme vécu par les Algériens, estime l’archevêque d’Alger. Il faudrait autre chose que des gestes symboliques pour enfin pouvoir « tourner la page », comme on l’entend si souvent réclamer en France. « Il nous faut assumer une responsabilité collective de la colonisation et de ses méfaits, même si aucun d’entre nous n’est à titre personnel responsable de l’abus d’un peuple sur un autre », insiste-t-il. Il y va de l’intérêt de la France.
A chaque crise entre Paris et Alger, la société française se fracture un peu plus, en silence. « Des millions de Français musulmans se sentent en insécurité dans leur propre pays. Et les Franco-Algériens sont amenés à se sentir plus algériens que français. Je le remarque de l’intérieur », dit encore Mgr Vesco. Son vœu le plus cher : qu’un jour prochain, la France éprouve la « nécessité » de présenter « plus que des excuses, des paroles qui viennent du cœur et ne sonnent pas creux », pour une blessure que n’effacera pas la succession des générations.
Florence Beaugé Alger, Batna, Constantine [Algérie], envoyée spéciale
Source Le Monde :
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4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre