Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre

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Le mensonge de l’armée à une veuve d’officier : un ancien appelé témoigne

mardi 6 octobre 2009, par 4ACG

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par Henry Chevallier

Écrit en 1961 à Sétif par un ancien appelé aujourd’hui membre de la 4acg, le poème « La veuve de guerre » s’accompagne ici de la relation précise des faits qui l’ont inspiré. Ce témoignage, l’auteur a attendu juillet 2009 pour pouvoir le livrer…

En septembre 1961, Henry Chevallier, sergent au 69e ES à Sétif, est le témoin d’une fusillade qui entraîne la mort d’un sous-lieutenant, ancien appelé qui avait « rempilé » par idéal, abattu par erreur par des gendarmes. Les autorités couvriront aussitôt l’affaire

Voici le poème, suivi du témoignage

La veuve de guerre

La jeune veuve est venue
voir la dépouille de son homme
voir comment ils l’avaient tué
voir comment ça s’était passé
dans ce pays qu’elle ignorait
elle a tout vu tout contemplé
elle a croisé des tas de gens
avec des képis des fanions
des médailles et des distinctions

Ils lui ont tous dit : “c’est bien triste
bien triste pour vous, Madame,
mais lui a eu la bonne part
il est mort comme il faut mourir
mort en brave dessous sa jeep
une belle mort propre et nette
une mort avec des trompettes
une mort que l’on doit souhaiter
lorsqu’on est médecin d’armée”

Mais elle n’a rien répondu
la jeune veuve de noir vêtue
avec son tricot de laine noire
sa jupe plissée toute noire
et ses longs cheveux de corbeau
son long visage aux joues creuses
pâle comme un blanc linceul.

Alors ils l’ont regardée de travers
tous ces héros encore vivants
tous ces mercenaires souriants
tous ces adjudants
tous ces lieutenants
tous ces commandants

Ils ont eu peur de son silence
de son regard étincelant
de ses lèvres serrées et closes
de ses mains jointes sur son ventre

Et tous ces soldats de pétanque
furent soudain bien soulagés
quand cette mouche endeuillée
est repartie, toujours muette,

Repartie avec son passé


Le témoignage

Ce poème est la synthèse de deux évènements que j’ai vécus dans le secteur de Sétif en août 1961. L’un est la mort d’un médecin militaire appelé. Mon journal rapporte ainsi les faits :

“Une mort bien moins glorieuse que celle de militaires de carrière, mais combien triste, est survenue avant-hier au sein du Service de Santé de la zone. Un jeune médecin appelé, détaché dans le bled, qui partait en tournée d’AMG (assistance médicale gratuite), a été victime d’un accident de jeep : fémorale tranchée… Le gars a dû se voir mourir. Il venait de se marier. Notre capitaine, apprenant la nouvelle, a affiché une mine bouleversée et a murmuré simplement : "Mathias est mort…”

Le second évènement est la mort d’un sous-lieutenant de la SAU (section d’administration urbaine), l’équivalent des SAS. Cet officier était un ancien appelé qui avait « rempilé » par idéal : il pensait que, dans l’Armée, il pouvait effectuer une œuvre sociale en Algérie.

Je rapporte ainsi sa mort dans mon journal :

« L’évènement le plus marquant a été ces jours-ci, à Sétif, une vive fusillade Place Bir-Hakeim. Des moghaznis (gendarmes supplétifs au statut similaire à celui de harki, ont déserté avec l’appui du FLN. Les gendarmes mobiles, alertés, ont arrosé aveuglément le coin à la mitrailleuse. Sur le terrain, on devait relever un fellagha blessé (peut-être un moghazni fidèle), et un inconnu en pyjama (c’était la nuit) mortellement atteint et porteur d’une mitraillette. Les gendarmes et les infirmiers de l’hôpital militaire (des appelés), venus ramasser les blessés, se sont d’abord dépêchés d’arroser la fin du combat au bistrot le plus proche. Les gendarmes revinrent s’occuper du blessé. Le »fellagha« fut invité à parler, et devant son mutisme, les gendarmes lui tirèrent plusieurs balles dans la tête. Le cadavre de l’inconnu, pris pour un fellagha, se vit infliger crachats et coups de pieds. Soudain quelqu’un s’écria : »mais c’est le sous-lieutenant de la SAU !« . Le pauvre gars avait eu le malheur de sauter de son lit et de prendre son arme en entendant les premiers coups de feu. A peine sorti, il avait été cueilli par une balle française. Sur le journal local, je viens de lire son éloge funèbre : »Officier s’étant sacrifié, etc…etc…"

Cette mort est digne des « Paravents », la pièce de théâtre de Jean Genet dans laquelle des soldats urinent sur un cadavre. Dans la chambrée, un chauffeur de l’hôpital militaire, venu boire un coup (on disposait d’un superbe bar exotique), se vanta d’être passé sur le blessé avec son ambulance : « les os de sa jambe craquèrent comme le pain que je tiens dans la main ».

Je devais regretter toute ma vie de n’avoir pas pris l’infirmier par le colbac en le traitant de salaud. La discipline militaire s’était imposée : j’étais sous-officier et je ne devais pas porter la main sur un soldat, surtout s’il n’était pas sous mes ordres.

Quelques jours plus tard, je connus un autre choc : je croisais, dans la citadelle, la veuve du jeune officier de la SAU. C’est elle « la veuve de guerre » de mon poème. Je savais la vérité sur la mort de son époux. Qu’aurais-je pu faire ? Lui parler ? Qu’auriez-vous fait à ma place ? Il y a des situations qui vous marquent à jamais… Surtout en temps de guerre…

Henry Chevallier, membre de l’AAAACG

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