Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre

Accueil > Témoignages et documents (bibliographie, filmographie…) > La « Lettre au vieux fellouze » de Jean-Marie Mire

La « Lettre au vieux fellouze » de Jean-Marie Mire

vendredi 12 mai 2017, par Michel Berthelemy , Jean-Marie Mire

Version imprimable de cet article Version imprimable

« Un jour d’août 1961, Ali Bekkouche, un vieil Algérien que nous appelions « le vieux fellouze », qui habitait le camp de regroupement d’Ali Charef, en Petite Kabylie, me dit sur un ton malicieux : l’autre jour, vous étiez à la chasse au halouf. Vous êtes passés dans le chabet de l’oued Guergoura. Mon fils (Ali était le père de deux maquisards) et son groupe étaient postés au-dessus de vous. Ils avaient une mitrailleuse. Ils vous ont regardé passer sans ouvrir le feu ».

Jean-Marie Mire, ancien appelé 4acg, et les six soldats partis à la chasse au halouf, auraient pu être tués par le groupe de maquisards postés au-dessus d’eux. Quarante ans plus tard, en 2002, il écrit la lettre que voici à Ali Bekkouche :

 Bonjour vieux fellouze !

Nous t’appelions ainsi. Ton nom était Bekkouche. Ali Bekkouche. Tu avais passé la cinquantaine. C’était en 1961, en Petite Kabylie, près de Collo, dans la wilaya de Philippeville (aujourd’hui Skikda), en moyenne montagne, dans un « resserrement » appelé Ali Cherf (ou Charef). Tu te rappelles ce resserrement : il, s’agissait d’une colline dénudée (un piton, comme nous disions) au sommet de laquelle une section d’appelés de l’infanterie de marine avait son campement sous des tentes, à l’exception de deux petits bâtiments réservés aux gradés et aux Transmissions.
Sur les flancs de ce piton, des constructions en torchis couvertes de chaume, où vivaient des femmes, des enfants et les hommes âgés, kabyles du bled pris dans la campagne environnante et déplacés dans ce lieu par l’armée française. Autour du piton, des rangées de barbelés « empêchaient » les allées et venues vers l’extérieur.
Ces personnes étaient apparentées soit à la douzaine de harkis qui faisaient partie de la section du poste, soit aux maquisards, ou aux deux quelquefois. Tu disais toi-même que plusieurs de tes fils étaient dans le maquis, d’où ton surnom.

Bekkouche, le vieux « fellouze ». JMM-07-Ali Cherf-Bekkouche

Nos conditions de vie n’étaient pas faciles : ennemi à l’affût, invisible, nourriture misérable faite de rations et de rares parachutages de produits « frais », eau polluée en petite quantité, insectes et parasites divers, chauffage de fortune en hiver… Mais les vôtres n’étaient pas plus réjouissantes, et en plus vous deviez nous subir comme vos « maîtres ». Vous étiez un peu nos prisonniers, mais nous-mêmes étions aussi prisonniers quelque part de la hiérarchie militaire, des partisans qui tenaient le djebel, de la peur sournoise qui nous habitait. Derrière chaque arbre, chaque buisson, chaque rocher, on pouvait craindre un fusil, un pistolet-mitrailleur.

Vous receviez de l’administration française des graines et des farines une fois par mois, livrées par des camions de l’armée escortés d’engins blindés. Combien de fois ai-je vu des enfants ramasser nos épluchures pour les utiliser ! Certains de ces enfants s’employaient comme « boys » auprès de nous contre un peu de nourriture et quelques pièces. Ils nous vendaient des sacs de racines de ceps de vigne avec lesquelles nous nous chauffions, et des grives prises au collet en août-septembre.

Je ne crois pas mentir en disant que les relations avec vous étaient correctes. J’ai le sentiment que nous étions logés presque à la, même enseigne, embarqués sur le même bateau. Je ne me rappelle pas de mauvais gestes, de méchantes paroles de notre part. Est-ce que ma mémoire me fait défaut ? Sincèrement, je ne crois pas.
Quand nous avons quitté le resserrement au bout de dix mois, vous laissant à je ne sais quel sort, vous étiez tous là autour du convoi. Te souviens-tu de la tristesse des uns et des autres, voire des larmes ?

Et pourtant… Et pourtant, dans l’un des deux petits bâtiments, un adjudant-chef, aidé d’un appelé de 1re classe, a pratiqué la torture sur des personnes arrêtées en dehors du resserrement. J’entends encore (mais pourrais-je les oublier ?) ces cris des suppliciés, surtout ceux des femmes, très aigus et saccadés… Phonétiquement, c’était « lachoumi… lachoumi » répétés pendant des dizaines de minutes… Je n’ai jamais prêté la main à ces violences, mais je ne suis pas non plus intervenu pour les faire cesser. Etais-je assez conscient de ces abominations ? A ma seule décharge, le bourrage de crâne des instructeurs, pendant des mois, pour nous convaincre des résultats positifs que nous pouvions attendre de ces « interrogatoires »… Aujourd’hui encore, j’ai honte de ne pas avoir réagi.

Et pourtant je vais te dire pourquoi je t’écris aujourd’hui, pourquoi je te remercie du fond du cœur. Si je suis encore en vie à l’heure où je te parle, c’est peut-être grâce à toi, le « bougnoule », le « raton », comme disent ceux qui ne savent pas, qui ont la haine, par bêtise, par colportage, , par ignorance du Maghrébin et du Kabyle en particulier, qui ont la peur irréfléchie de l’étranger, de l’autre, de leur ombre peut-être…
Tous les jours, un groupe de soldats sortait du resserrement pour aller chercher de l’eau et du bois, que nous ramenions à dos de « brelles », comme nous appelions les mulets. Tous les jours nous partions, escaladant les petits djebels environnants, faisant les « choufs », les guetteurs, ou assurant la protection des convois militaires.

Après une sortie, tu nous as décrit notre itinéraire. Tu nous a appris qu’un de tes fils, avec son groupe de maquisards postés sur une hauteur, nous avaient laissé passer sur une piste en contre-bas. Ils étaient armés d’une AA52, une mitrailleuse légère ultra-moderne à l’époque, prise sur un véhicule blindé français. Nous avions seulement des Lebel, des MAS36 et des Thomson, armes d’avant la guerre 39/45. Et là tu nous as fait comprendre que nos relations avec les habitants du resserrement avaient évité une mort certaine à la plupart d’entre nous. Je vois encore tes yeux malicieux nous racontant la scène. Tu as sans doute persuadé ces « terroristes » que les Français n’étaient pas tous de salauds, des assassins, des violeurs… Si tu n’étais pas intervenu, avec sans doute d’autres habitants d’Ali Charef, auprès des partisans, serais-je aujourd’hui à t’écrire ?
Encore ceci : te souviens-tu de Nettour, jeune harki marié avec une jeune belle kabyle, père de deux enfants, plein de vie, toujours de bonne humeur, mort dans un exercice par la faute d’un capitaine de l’armée française, ce jour de fin 1961 ? J’ai pleuré quand j’ai su sa mort. C’était un camarade.

Je suis profondément ému de te parler de tout cela. C’est un passé de plus de quarante ans, vieux de quelques jours, comme s’il n’y avait plus de temps. J’ai aussi « la rage » de savoir comme nous vous avons maltraités, avilis, massacrés, abaissés, réduits pendant 130 ans. Je ne peux m’empêcher de jouer les savants à propos de Jules Ferry, vosgien comme moi, ministre de l’école, qui disait que c’était le droit et le devoir des races prétendues « supérieures » de civiliser les races supposées « inférieures ». A quand notre repentance ?

Merci encore, vieux « fellouze », vieux sage, pour ton humilité toute simple.
Je ne pense pas que tu sois encore de ce monde, mais là où tu es, tu entendras sans doute ces mots.

Bien fraternellement

Jean-Marie Mire

PS- Suite à la publication de cette lettre sur le blog de François Marquis, un ami membre de la 4acg, j’ai reçu en mai 2016 le courriel d’un universitaire algérien, agronome et maître de conférence à Skikda (anciennement Philippeville), m’apprenant qu’il avait retrouvé, grâce à des photos, les deux moudjahidines qui avaient attaqué notre camp dans la nuit du 4 avril 1961. Par son intermédiaire, chacun d’eux a pu me faire parvenir un message. Mechhoud Boudjemaa : « c’est grâce à Dieu que nous sommes tous les deux vivants, et peut-être grâce à Lui qu’on pourrait désormais se regarder en plein jour ». Salah ben Aïch : « il est temps pour nous, qui, avions les armes à la main, maquisards ou soldats français, de se serrer la main et de se réconcilier avec nous-mêmes, avec l’histoire, et surtout de transmettre un message de fraternité, d’apaisement et surtout d’espoir à la nouvelle génération des deux rives ».

La rencontre est fixée. Ce sera en septembre 2017 !

Le site de François Marquis : https://www.pour-un-pays-d-orangers.fr/

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.