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L’histoire d’Amy et de Mxolisi, une réflexion sur la violence et la guerre

mercredi 27 novembre 2024, par Daniel Priou

Daniel Priou a lu, et nous recommande, Mère à Mère de Sindiwe Magona.
« Voilà, nous dit-il, un récit tout à fait exceptionnel dont je pense utile de recommander la lecture, car c’est une contribution à notre réflexion dur la violence et sur la guerre. On peut de faire une idée des thèmes abordés grâce à la post-face reproduite ci-dessous ».

Destins croisés post-face de Véronique Tadjo.

Deux femmes, deux mères dont les destins entrent en collision. Rien ne devrait les lier, l’une vivant en Afrique du Sud, l’autre, aux États-Unis. Des vies différentes géographiquement, économiquement et socialement. Sauf que leurs enfants ont franchi le pas, rétréci les distances et provoqué une onde choc.
Cela aurait pu se passer autrement. Imaginons un instant une rencontre ayant réussi à dépasser les frontières pour donner le meilleur des mondes. Oui, une belle rencontre dont tous les voyageurs rêvent. Les plus jeunes, en particulier, car ils sont friands de découvertes. Traverser l’espace pour s’immerger dans des cultures différentes est une source de richesse et d’éducation. La remise en question du statu quo et des idées reçues découle du départ. Voyager, c’est aller vers l’autre pour mieux se connaître soi-même, loin du confort de son environnement habituel. Mais voyager, c’est aussi prendre des risques.
Ce fut le cas pour Amy, la fille de Madame Biehl, tuée dans un township sud-africain en 1993. Ce fut le cas pour Mxolisi, le fils de Mandisa, la mère éplorée dont l’enfant devenu meurtrier n’a plus aucun avenir. Elle dit : « Mon fils a tué votre fille. » Et c’est cette affirmation d’une simplicité terrifiante qui ouvre le livre. Histoire douloureusement vraie, racontée avec sensibilité et empathie par Sindiwe Magona. Une voix authentique qui nous parle directement à l’oreille. Elle nous retrace les événements avec le plus d’impartialité possible. Elle veut comprendre, elle aussi, pourquoi la vie s’est brusquement retournée contre ces deux jeunes.
Deux pays, deux réalités diamétralement opposées. Deux mères séparées par les océans et les terres, mais unies malgré elles par le bonheur et la souffrance que peut apporter l’amour maternel.

Qu’est-ce qu’une mère ? Une femme qui a donné sa chair et son sang pour mettre un enfant au monde. Et qui, le plus souvent, a peur. Peur de ce qui pourrait arriver dans cette existence où se cachent tant d’écueils, tant de dangers possibles. Donner la vie, c’est accepter d’avoir aussi donné la mort, puisque les deux vont ensemble. Hors du cocon de la matrice, l’extérieur est dur et imprévisible. Tout cela, les mères du monde le savent très bien. N’empêche. On ne peut pas sans cesse protéger ses enfants, vivre à leur place. Ils doivent faire eux-mêmes leurs expériences, marcher sur des sentiers rocailleux, connaître leurs propres victoires et leurs propres défaites. N’empêche. Rien ne prévoyait un drame aussi dévastateur. Ou plutôt, si, tout était déjà inscrit dans les astres.

À qui la faute ? C’est une question lancinante qui ne nous quitte jamais pendant la lecture de ce livre, magnifiquement traduit par Sarah Davies Cordova. Avec des mots justes qui lui viennent de ses séjours en Afrique du Sud, où elle a passé plusieurs années et où elle a de nombreux amis.
L’Afrique du Sud, pays à jamais marqué par le régime odieux de l’apartheid. Les années 1990, qui mènent à la libération de Nelson Mandela et à son élection comme premier président noir, sont très violentes. Aux multiples affrontements entre les forces en présence, pouvoir blanc attaquant les combattants de la lutte contre l’apartheid, s’ajoutent les clashs entre les différentes factions rivales noires. Le chaos envahit la vie quotidienne et le pays semble se diriger tout droit vers le précipice. Certains craignent un soulèvement de la population noire, qui a tant souffert qu’elle ne manquera pas de se retourner contre ses anciens oppresseurs. Rien de tout cela n’arrive, grâce à une stratégie de guérilla armée et à la mise en place de longues et complexes négociations politiques.
Mère à Mère relate indirectement cette période charnière qui, tout en étant traumatique, sème les graines d’une promesse de changement. Mais le chemin de la liberté est long, a maintes fois répété Mandela. Malgré l’arrivée de la démocratie, les séquelles du passé restent vivaces. Les tensions raciales semblent avoir diminué et l’idée du pardon domine le discours officiel. Cependant, les inégalités économiques creusent un fossé entre les groupes sociaux, et le nouveau gouvernement ne parvient pas à stopper la criminalité. Certes les progrès sont nombreux, mais d’immenses défis demeurent.
La jeune Américaine venue au Cap pour se plonger dans la culture sud-africaine a cru trop tôt, trop vite, que le passé avait cédé la place à un nouveau monde, et que l’harmonie entre les races se réaliserait sous ses yeux. Que la couleur de la peau ne compterait plus. Une innocence que l’on aurait du mal à condamner si elle ne l’avait pas menée à sa mort.
Et Mxolisi, qu’en est-il de lui ? Il a tout perdu, pris dans l’étau d’une foule qui n’a cessé de croire en un monde plus juste et qui, dans une fureur meurtrière, choisit d’exorciser ses plus grandes frustrations par la violence. Qu’importait la cible, pourvu qu’elle fût blanche ! Fut-il victime de ces circonstances ? Les lecteurs ne le sauront jamais vraiment. Tout ne peut s’expliquer comme une formule mathématique.
La mort d’Amy est une double tragédie. Celle d’un rêve qui se brise et celle d’une colère qui explose. Et les Madones, dans leur douleur insondable, pleurent le sacrifice d’une jeunesse qui aurait pu avoir tout pour elle, mais qui échoue sur les plages du désespoir. C’est à travers la souffrance de ces deux mères ayant chacune perdu leur enfant que nous nous rendons compte de notre destin commun. La douleur a la capacité de détruire l’âme. Pourtant elle peut aussi mener à un renouveau et à une salutaire prise de conscience de notre interdépendance.
Londres-Abidjan, 31 mars 2019

Mère à Mère - Sindiwe Magona - éd.Mémoires d’encrier - 2020

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