Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre

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« Je sais que je vais mal dormir cette nuit, mais je veux t’écrire dès ce soir… »

la « lettre à un ami » d’un ancien appelé en Algérie

mardi 4 novembre 2008, par 4ACG

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50 ans après, le témoignage « à vif » d’un jeune de 20 ans sur les horreurs quotidiennes de la guerre

Il avait 20 ans en 1958. Cinquante ans après, il raconte enfin ce qu’il n’avait jamais eu la force d’exprimer jusqu’à ce jour.


« Je vais mal dormir cette nuit, mais je veux t’écrire dès ce soir.. »

par Pierre Rambaud

Comme d’autres amis, j’avais la possibilité de m’exprimer lors de notre dernière rencontre, mais j’avais peur de « craquer ». Déjà en 2003, lors d’une soirée témoignages sur la torture organisée par la LDH, j’avais eu de grosses difficultés à terminer mon exposé. Pour être court, je t’écris l’essentiel de ce que j’aurais pu exprimer oralement devant vous…

Comme pour des milliers d’appelés, la garde et les opérations furent le lot de mon vécu pendant la Guerre d’Algérie de septembre 56 à juillet 58, dans différents villages de petite Kabylie. Cela était très dur, mais c’était classique dans les régiments de combat : « la peur, la sueur, les larmes, le sang pour plusieurs camarades, et la mort pour quelques autres »…
A la mi-septembre 56, à la première opération héliportée, un camarade tué net par un autre camarade qui nettoyait son PM. Ce camarade disparu était un « bleu » comme moi. Nous avions fait ensemble tout le voyage depuis notre région commune. Ce fut pour moi une épreuve très rude. Mais évidemment, il a fallu poursuivre l’opération. Quelques heures après, nous étions accrochés par un groupe de fellaghas, ça tirait de partout, mais l’aviation nous a sauvés.

Mais ces opérations dans le djebel et ces gardes de nuit la peur au ventre… tu connais !

Mais ce qui a hanté le plus ma vie depuis plus de 50 ans, c’est la torture… Dans le village, nous étions logés sous des guitounes, avec des lits picots comme couchettes, comme des milliers d’autres troufions. A dix mètres de notre guitoune, où nous étions environ 25 avec le sous-off engagé qui était chef de piaule, se trouvait la guitoune de torture, dont avait la charge un lieutenant de carrière. Ce lieutenant montera en grade puisqu’il deviendra responsable du 2e Bureau dans ce régiment, qui était commandé par un lieutenant-colonel qui eut « les honneurs » de la presse pour sa barbarie.

Comme les camarades qui étaient avec moi, j’ai été témoin de la torture à de nombreuses reprises… La « gégène », la « baignoire », « l’entonnoir », le « chevalet », la « pendaison » etc… j’ai vu tout cela. Les cris de souffrance, les hurlements de douleur, l’évanouissement plusieurs fois, la mort qui s’ensuivait… A plusieurs reprises, avec 2 ou 3 copains et un sous-off, nous avons été désignés pour aller « balancer » les corps dans l’oued. Les chacals, ensuite, s’en occupaient…

Quand tu as 20 ans et que tu tombes dans cet univers, tu n’en reviens pas intact…

Un soir, un sous-off qui buvait beaucoup entre dans la guitoune de torture, où se trouvait pendu par les bras un supplicié qui avait déjà subi la « gégène » (ça commençait souvent comme ça). Le sous-off se mit à frapper à coups de poings le malheureux, qui expira sous nos yeux. L’adjudant, qui passait par là, ordonna au chauffeur du half-track de mettre en route, direction l’oued… Comment peux-tu dormir après ça ?

Quelques fois , j’ai vu des suppliciés pendus par un bras et une jambe. Le bourreau de service (il n’y avait pas que le lieutenant à remplir cet « office), disait au prisonnier : »tu veux parler ?". Si le gars était encore un peu conscient, il disait oui. Mais quand il touchait le sol, il s’écroulait, recevait à nouveau des coups, et demeurait inanimé.

D’autres fois, en revenant d’opération, ordre était donné de rassembler la population « mâle » d’un village, afin - soi-disant - de les empêcher de rejoindre le FLN. L’adjudant donnait alors l’ordre de lâcher sur eux le chien, les lambeaux de chair et de burnous se mélangeaient.

Au début, les officiers et sous-officiers nous disaient que les taulards étaient des fellaghas. En fait, à une immense majorité, ça n’était pas le cas.

Dans ce village, il y avait 2 guitounes entourées de plusieurs rangées de barbelés, où croupissaient entre 60 et 80 algériens dans des conditions déplorables. Leurs assiettes étaient des boîtes de conserve, et les récipients de vieux seaux de peinture.

Un soir, un prisonnier a réussi à s’évader. Le copain de garde était de mon contingent. Pour punition, ce copain a écopé de plusieurs gardes de nuit, sans arme. A la place, l’adjudant lui avait donné un manche à balai. La punition n’était sans doute pas assez lourde, puisque l’adjudant l’a fait muter ensuite dans un autre régiment.

Les souvenirs me reviennent, je pourrais t’en écrire davantage, mais pour ce soir ça suffit, tu n’aurais pas assez de temps pour tout lire….


Pierre Rambaud

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