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En Israël, des mères de soldats en guerre contre la guerre

lundi 17 février 2025, par Gérard C

Par Raphaëlle Rérolle (Tel-Aviv, envoyée spéciale). Le Monde.
14/02/2025

Rassemblées dans divers collectifs, des mères de militaires engagés dans la bande de Gaza ces derniers mois sont mobilisées contre le gouvernement de Benyamin Nétanyahou pour que soit maintenu le cessez-le-feu et éviter que leurs « enfants meurent ». Depuis octobre 2023, 405 soldats ont été tués dans l’enclave.

Noorit Felsenthal Berger, chez elle, à Jérusalem, le 27 janvier 2025.

Avant d’ouvrir la porte de sa maison, dans une petite rue tranquille de Jérusalem, Noorit Felsenthal Berger prévient : « Attention, la chienne est enthousiaste. » De fait, Joyal est un gros animal débordant d’ardeur. Incapable de contenir cette exubérance, sa maîtresse la considère cependant avec reconnaissance. « C’est son énergie qui nous a sauvé la vie en 2024, quand nous étions en plein cauchemar. » Chaque jour, durant cette année sombre, son mari et elle ont tremblé pour deux de leurs trois fils mobilisés à Gaza, dans les rangs de l’armée israélienne. Jusqu’au moment où, rejoignant d’autres mères de conscrits (la durée du service militaire est passée de deux ans et huit mois à trois ans depuis le début de la guerre) et de réservistes (ils sont 400 000), la psychologue clinicienne a décidé de battre le rappel pour exiger un arrêt des hostilités.

Abasourdies de voir des jeunes Israéliens perdre la vie et la santé dans des affrontements « poursuivis à des fins essentiellement politiciennes », ces femmes se sont regroupées, dès mars 2024, dans un mouvement baptisé « Les parents de combattants crient : stop ». Depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque terroriste menée par le Hamas dans le sud du pays, plus de 890 militaires israéliens sont morts, dont 405 dans l’enclave palestinienne. Pour sa part, Noorit Felsenthal Berger n’a pas porté le deuil, mais dit avoir vécu dans la terreur. L’un de ses garçons, le plus jeune, avait 20 ans et venait de faire une année de service civil lorsqu’il a été appelé sous les drapeaux, dès le premier jour du conflit. Affecté d’abord à Jabaliya, dans le nord de l’enclave, puis à Khan Younès et à Rafah, tout au sud, il est resté quatorze mois sur place, sans véritable temps de repos durant les huit premiers mois. Son aîné, lui, était en Italie, d’où il est revenu volontairement pour s’engager en tant que réserviste, direction Khan Younès pour quatre mois.

Au début, raconte Noorit Felsenthal Berger, « nous pensions qu’il n’y avait pas d’alternative à la guerre. Nous nous contentions d’envoyer de la nourriture et des équipements ». Selon plusieurs familles, les jeunes soldats manquaient de matériel, des gilets pare-balles jusqu’aux chaussettes. En mars 2024, pourtant, quand les responsables de l’armée ont annoncé qu’ils allaient investir Rafah, près de la frontière égyptienne, les choses ont changé. Avec l’intensification de la guerre, « nous avons compris que nos fils n’avaient rien à faire là-bas », affirme Anat Mogliner, dont le fils de 22 ans, membre d’un commando, a été rendu à la vie civile début janvier. Le compagnon de sa fille, en revanche, n’est pas revenu : âgé de 29 ans, il est mort à Gaza, en décembre 2023.

En mars, un groupe de cinq mères se forme, bientôt suivies par d’autres. Toutes se mettent à organiser des manifestations, des occupations non violentes (devant la maison de l’ex-ministre de la défense Yoav Gallant, notamment), ou à faire circuler des pétitions et à adresser des lettres aux autorités. Au départ, le mouvement n’est pas bien perçu par ceux qui le soupçonnent de trahir le pays. Ou par les parents qui ont peur d’affaiblir le moral de leurs enfants combattants tant que la guerre n’est pas terminée. Aujourd’hui encore, certaines mères ne veulent pas donner leur nom, de crainte de nuire à leurs fils ou parce que ceux-ci ne sont pas d’accord avec elles. De façon générale, les hommes peinent à s’engager ouvertement contre la guerre, dans un pays où l’ethos masculin est intimement associé à la chose militaire. Théoriquement ouverte aux pères, l’association compte en réalité surtout des mères, même quand leurs compagnons soutiennent la mobilisation.

Immense inquiétude

Avec ses 1 100 membres, l’organisation reste modeste, mais son action fait écho à une lassitude plus générale et à une immense inquiétude pour les otages. D’après un sondage réalisé, mi-janvier, par l’Institut d’études sur la sécurité nationale, 80 % des Israéliens interrogés se disaient favorables à l’accord signé entre Israël et le Hamas, donc à un retrait de l’armée de la bande de Gaza. Surtout, d’autres associations de mères luttent, elles aussi, pour un armistice, même si cet objectif n’est pas leur raison d’être.

C’est le cas de Mères en première ligne, qui réclame à la fois la conscription pour tous – actuellement, les ultraorthodoxes sont quasi exemptés de service militaire et les Palestiniens israéliens exclus de l’armée – et la fin des hostilités. Trois fois par semaine, ces femmes se rassemblent à Jérusalem devant la Knesset, le Parlement d’Israël, sous la houlette d’Ayelet Hashachar Saidof. « Nous n’avons plus confiance dans le haut commandement de l’armée, soutient cette avocate et responsable du mouvement, qui revendique 70 000 membres. Nous voulons qu’ils écoutent les mères. »

Toutes ces associations se sont réunies au sein d’un « cabinet des femmes », qui réfléchit aux actions à mener. Pas question pour autant de se laisser accuser de forfaiture. Sur la terrasse de sa villa du kibboutz Hatzor, près d’Ashdod, Anat Mogliner met fermement les choses au point : « Nous sommes loyales vis-à-vis de notre pays, mais nous ne voulons pas que nos enfants meurent. Qu’ils se battent pour Israël, oui, pour que Nétanyahou se maintienne au pouvoir, non. »

Une colère aggravée par Nétanyahou

Le pays est en guerre et, comme beaucoup de leurs compatriotes, ces mères ne mentionnent jamais le sort des civils de Gaza pour étayer leur exigence de paix, même quand elles votent à gauche. Certaines, du reste, avouent ne plus arriver à croire à une vraie réconciliation avec les Palestiniens. Reste que les déclarations récentes du premier ministre israélien, emboîtant le pas à Donald Trump sur l’avenir de la bande de Gaza et le déplacement forcé de ses habitants, ont encore aggravé leur colère, tant elles semblent menacer la suite de l’accord signé avec le Hamas. « Nous avons un gouvernement terrible, qui ne se préoccupe ni des otages ni des soldats », fulmine Noorit Felsenthal Berger.

Autour d’elle, de nombreuses femmes en viennent à souhaiter que leur enfant soit blessé, quoique pas trop gravement, pour échapper au front. D’autres, qu’il parte à l’étranger, afin de ne pas être rattrapé par l’armée. C’est le cas d’une habitante de Tel-Aviv, qui préfère demeurer anonyme. Son fils, dit-elle, a vu les libérations d’otages orchestrées par le Hamas, dans des mises en scènes destinées à prouver que l’organisation islamiste avait encore du pouvoir. « Maman, a-t-il demandé, qu’est-ce que je suis allé faire là-bas ? » D’abord très en faveur de la guerre, le jeune homme a maintenant pris sa décision : plutôt la prison que de retourner à Gaza.

Raphaëlle Rérolle Tel-Aviv, envoyée spéciale

Le Monde

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