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Donnez la terre. Donnez toute la terre aux pauvres ! Un cri d’Albert Camus l’Algérien.

mardi 21 juillet 2015, par Michel Berthelemy , Christian Travers

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Christian Travers nous propose le beau texte qui suit, extrait de « Noces », d’Albert Camus. Un cri d’amour de Camus pour son pays, l’Algérie.
Le texte suivant, cri du cœur pour tous ceux qu’il a aimés, est extrait du dernier ouvrage, non terminé, auquel il travaillait lorsqu’il est mort en janvier 1960, intitulé «  Le Premier homme  »

Devant les ruines de Tipasa…

Que d’heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d’accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d’insectes somnolents, j’ouvre les yeux et mon cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde. 
Mais à regarder l’échine solide du Chenoua, mon cœur se calmait d’une étrange certitude. J’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais. Je gravissais l’un après l’autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d’où l’on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. 
Comme aussi cette basilique sur la colline Est : elle a gardé ses murs et dans un grand rayon autour d’elle s’alignent des sarcophages exhumés, pour la plupart à peine issus de la terre dont ils participent encore. Ils ont contenu des morts ; pour le moment il y pousse des sauges et des ravenelles. 
La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais à chaque fois qu’on regarde par une ouverture, c’est la mélodie du monde qui parvient jusqu’à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres. La colline qui supporte Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace…
Qu’est-ce que le bonheur, sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène ?

Rendez la terre.

Donnez toute la terre aux pauvres, à ceux qui n’ont rien et qui sont si pauvres qu’ils n’ont même jamais désiré avoir et posséder, l’immense troupe des misérables, la plupart arabes, et quelques uns français et qui vivent ici par obstination et endurance, dans le seul honneur qui vaille au monde, celui des pauvres. Donnez-leur la terre comme on donne ce qui est sacré à ceux qui sont sacrés. Et moi alors, pauvre à nouveau et enfin, jeté dans le pire exil à la pointe du monde, je sourirai et mourrai content, sachant que sont enfin réunis sous le soleil de ma naissance la terre que j’ai tant aimée et ceux et celle que j’ai révérés.

Noces a été publié chez Gallimard en 1939. Aujourd’hui réédité en « folio »
Le Premier homme a été publié une première fois en 1994 chez Gallimard et réédité en folio chez le même éditeur en 2000 et 2014.

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