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Centre El Amel de Mascara : trois décennies au service de la culture et du vivre-ensemble
samedi 15 novembre 2025, par
Par Abdelouahab Souag
Le Centre El Amel de Mascara, dont Jean-Claude Doussin est le correspondant 4acg, est un partenaire historique de notre association. Cela fait plus de dix ans que nous soutenons ce lieu qui offre de multiples activités aux femmes de la région. Ateliers de couture, soutien scolaire, soins aux enfants, apprentissage des langues française et anglaise, création d’une bibliothèque, cours d’aérobic mais aussi de cuisine, le centre dirigé par le père Raymond Gonnet est un véritable lieu de vie. Pour saluer ses trente ans, El Amel a fait l’objet d’un long article du quotidien El Watan, que nous vous proposons ici .
El Watan dz – Abdelouahab Souag - 6 novembre 2025
Proposé par Jean-Claude Doussin

Trente ans après sa création, le Centre El Amel demeure un symbole de fraternité et d’ouverture, où se rencontrent apprentissage, culture et solidarité.
Le centre El Amel de Mascara a célébré, fin octobre, trente années consacrées à la culture et au vivre-ensemble. Le Père Raymond Gonnet, fondateur du lieu, entouré des Sœurs Giovanna, Gabriella, Serena et Teresa ainsi que de volontaires, comme Hayat et ses consœurs, a veillé à faire de cette journée une fidèle expression de l’esprit du centre, marqué par la diversité et l’ouverture.
La célébration a d’abord mis en lumière les femmes inscrites aux formations, qui ont partagé leurs souvenirs et leur savoir-faire construits dans les ateliers de couture, broderie, tricot et pâtisserie. Plus tard, anciens membres, diplômés, enseignants et habitués se sont retrouvés autour d’un moment convivial à la bibliothèque. Les échanges, chaleureux et riches, ont rappelé le rôle central du centre dans la vie culturelle et sociale de la wilaya.
Mohamed El Keurti, écrivain et fondateur du premier ciné-club en Algérie, a salué l’impact du centre El Amel sur la scène culturelle locale. Selon lui, la forte participation à cette célébration illustre l’importance de ce lieu de culture qui a accueilli des auteurs de renom tels que Maïssa Bey, Rachid Boudjedra, Arezki Metref, Meriem Guemache, Amine Zaoui et la regrettée Amina Mekahli. Il a souligné que le centre a aussi révélé de jeunes voix littéraires et réuni des passionnés au sein de clubs de lecture parmi les plus actifs du pays. Même après le départ du Père Raymond pour Béni Abbès, où il dirige désormais l’ermitage du Père de Foucauld, le centre demeure, selon El Keurti, un « repère culturel vivant », porté aujourd’hui par Sœur Giovanna, investie avec énergie et passion.
Pour sa part, Fidouh Ahmed, ancien enseignant en France et en Algérie, traducteur, formateur et romancier, a mis en avant la place du centre dans la dynamique intellectuelle locale. Cet espace lui a permis d’animer plusieurs conférences et d’évoquer la lecture, la marche, et son parcours littéraire. Il a rappelé que le Centre El Amel incarne le vivre-ensemble et reste, malgré un contexte culturel difficile, une source qui nourrit la société.
Djelid Kada, ancien député, écrivain et universitaire, a rendu hommage au centre et à son fondateur, soulignant l’importance de ce lieu dans les domaines social, culturel, sportif et éducatif. Selon lui, le centre a su rassembler des intellectuels autour de débats ouverts, basés sur le respect et la pluralité. Il a ajouté que le départ du Père Raymond représente une perte pour Mascara, tant il a marqué la ville par son engagement auprès des plus modestes.
Pour Djelid Kada, son action s’inscrit dans la continuité de l’esprit de l’Emir Abdelkader, figure de fraternité et de dialogue entre les cultures. Trente ans après sa création, le Centre El Amel demeure un symbole de fraternité et d’ouverture, où se rencontrent apprentissage, culture et solidarité.
Dirigé aujourd’hui par Sœur Giovanna et son équipe, il perpétue l’héritage du Père Raymond, parti poursuivre sa mission à Béni Abbès dans un cadre dédié à la contemplation et à la paix intérieure. Une nouvelle étape, fidèle à la même conviction : bâtir des ponts entre les êtres et semer la fraternité partout où cela est possible.
Abdelouahab Souag
https://elwatan.dz/centre-el-amel-d...
Trente ans de fraternité
El Watan - 6 Nov 2025 - propos recueillis par Abdelouahab Souag
proposé par Jean-Claude Doussin
À 84 ans, le Père Raymond Gonnet porte sur son visage la sérénité de celui qui a consacré sa vie aux autres. Arrivé en Algérie il y a plus d’un demi-siècle, il a vu naître, grandir et rayonner le Centre El Amel de Mascara qu’il a fondé en pleine décennie noire. Loin de toute idée de prosélytisme, il y a semé un esprit de fraternité, d’apprentissage et de partage. À l’occasion des 30 ans du centre, il revient sur cette aventure humaine hors du commun.
Père Raymond, comment est né le Centre El Amel de Mascara ?
Je suis en Algérie depuis 55 ans et à Mascara depuis octobre 1991. Normalement, je devais m’occuper des chrétiens, mais à l’époque, ils étaient tous partis. Je me suis donc demandé ce que j’allais faire ici. L’église était vide, et les Sœurs, Valeria et Raymonde, essayaient de survivre en faisant un peu de couture avec des filles dans une petite pièce. En y réfléchissant, je me suis dit qu’on pouvait transformer ce lieu, après quelques aménagements, pour créer un espace vivant avec des ateliers, une bibliothèque et des activités ouvertes à toute la population de Mascara. Quand j’en ai parlé à l’évêque, il m’a simplement dit que j’étais fou. C’était en 1993, au moment où le GIA (Groupe islamique armée) menaçait les étrangers. Finalement, j’ai obtenu l’accord pour faire une dalle de 500 m2 et j’ai trouvé les fonds nécessaires. En 1995, les Sœurs ont lancé les premiers ateliers de couture, de prêt-à-porter, de broderie, de tricot, de peinture sur tissu, de pâtisserie et de macramé.
Le centre s’est aussi ouvert aux étudiants. Comment cela s’est-il fait ?
À l’époque, des étudiants en agronomie de l’Université de Mascara m’ont sollicité en me disant qu’ils n’avaient aucune documentation et qu’ils avaient besoin d’aide. J’ai donc cherché et acheté des livres.
C’est à ce moment-là que j’ai décidé de créer la bibliothèque au profit des étudiants, notamment les universitaires. Je me rappelle qu’en France, on m’a offert 200 ouvrages de médecine lors d’une exposition. C’est ainsi que la bibliothèque s’est enrichie progressivement jusqu’à atteindre aujourd’hui près de 25 000 livres répartis entre les sections agronomie, français, anglais, histoire et médecine.
Ce qui m’importe, ce n’est pas de convertir ou d’imposer une foi, mais de partager la vie dans le respect et la dignité. Cette expérience m’a appris que la fraternité n’a pas besoin d’uniformité pour exister. Je me dis aujourd’hui que je n’ai pas perdu mon temps. J’ai réussi ma vie à Mascara, où j’ai passé 34 ans, parce que j’aime cette ville, j’aime ses habitants, et ils me le rendent bien.
Le Centre El Amel a aussi joué un rôle majeur pour les femmes, même durant la décennie noire.
Oui, on formait jusqu’à 500 femmes par semaine à cette époque. Tous les ateliers étaient pleins. Les femmes venaient de partout, de Ghriss, de Bouhanifia, d’El Bordj et d’Aïn Fares. Nous étions les seuls à offrir une formation féminine. Plus tard, l’intérêt a un peu baissé, alors, j’ai demandé aux monitrices ce dont les femmes avaient vraiment besoin. Elles m’ont répondu qu’elles voulaient une salle de sport. J’ai donc transformé une grande salle vide en salle d’aérobic, agréée par la direction de la jeunesse et des sports. Aujourd’hui, elle fonctionne à plein régime avec deux monitrices d’aérobic, Miassa et Bakhta, des cours de yoga avec Sœur Térésa de Bengladesh, et même des activités pour les enfants.
Le centre a aussi accueilli des personnes en situation de handicap.
Oui, nous collaborons avec le centre d’aide aux inadaptés mentaux de Mascara. Des jeunes atteints de trisomie réalisent des merveilles en broderie.
Trente ans plus tard, quel sentiment vous habite ?
La célébration des 30 ans a eu lieu le samedi 25 octobre. Ce matin-là, seules les femmes de la formation étaient présentes. Elles ont pris la parole, c’était touchant. L’après-midi, des intellectuels de l’université, d’anciens membres de la bibliothèque, des femmes de l’aérobic, des écrivains, des médecins, des professeurs, des personnes en situation de handicap et même des familles modestes ont rejoint la fête. Tous disaient la même chose, qu’ici on se sent bien, respecté, en fraternité, qu’ici c’est une deuxième famille. En France, mes confrères me demandent combien de baptêmes j’ai faits, combien de conversions. Je leur réponds aucun. Mon objectif n’a jamais été de convertir, mais simplement de vivre ensemble, de créer une fraternité dans le respect de nos origines et de nos religions respectives.
C’est cette fraternité qui semble être le fil conducteur de votre parcours.
Exactement. Ici, on dépasse les religions, les origines et les frontières. Ensemble, nous formons une véritable famille humaine. Ce qui m’importe, ce n’est pas de convertir ou d’imposer une foi, mais de partager la vie dans le respect et la dignité. Cette expérience m’a appris que la fraternité n’a pas besoin d’uniformité pour exister. Je me dis aujourd’hui que je n’ai pas perdu mon temps. J’ai réussi ma vie à Mascara, où j’ai passé 34 ans, parce que j’aime cette ville, j’aime ses habitants, et ils me le rendent bien.
Vous avez récemment quitté Mascara pour Béni Abbès.
Oui, il fallait qu’un jour la passation se fasse. A Béni Abbès, il y avait un besoin. Je rends grâce aux Sœurs Giovanna, la nouvelle directrice, ainsi qu’à Gabriella, Serena et Teresa, qui ont pris la relève. Ce sont des femmes intelligentes et fortes, et la transition s’est faite en douceur. La maison reste solide avec la collaboration de toute l’équipe du Centre, composée de personnes engagées et dévouées comme Hayat, les monitrices, les bénévoles et les adhérents.
Un mot pour conclure ?
Je remercie profondément les habitants de Mascara. Ils ont accepté notre présence avec respect et ouverture. Le centre El Amel n’appartient pas à une communauté, il appartient à la ville. Tout ce que nous avons fait, nous l’avons fait pour elle.
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre