Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre

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Auprès de jeunes du service civique…

lundi 24 février 2014, par François Bourges , Jean-Yves Mahé

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Le 28 janvier 2014, Jean-Yves Mahé et François Bourges ont rencontré une vingtaine de jeunes de 18 à 25 ans qui effectuent leur « Service civique » (durée : 6 à 9 mois) dans différentes associations. Ils sont encadrés par une Permanente de la Fédération des Amicales Laïques de Loire Atlantique. C’est la deuxième fois que la 4acg est sollicitée par la FAL pour ce type de rencontre.

Jean-Yves Mahé et François Bourges ont un parcours et un vécu en Algérie très différents. Chacun, avec sa sensibilité et ses souvenirs, a apporté son témoignage. Les jeunes étaient intéressés par cette guerre d’Algérie qu’ils connaissent assez mal. Notre comportement d’alors est difficile à comprendre pour eux, nés 40 ans après l’indépendance.

Témoignage de Jean-Yves Mahé

" J’ai voulu mettre en relief le fait que des jeunes de 20 ans, ordinaires, simples, ont été assez vite transformés en brutes, en barbares avec la haine au cœur… Sorte de rouleau compresseur qui arrive à rendre normales des attitudes qu’on n’aurait pas eues dans d’autres conditions (les convictions personnelles ont vite disparues). Mettre des armes dans la main de jeunes gens n’est ni innocent ni anodin : cela les transforme.

J’ai fait tout mon temps en Algérie, y compris les classes. Par exemple, pendant la formation, on partait pour une marche de nuit et on se mettait en embuscade près d’un village. Au petit matin, les habitants étaient évidemment surpris par notre présence et s’ils se sauvaient, on en déduisait qu’ils avaient quelque chose à se reprocher, ils avaient droit à une « rafale »… Cela faisait partie de la formation.

J’étais dans une compagnie de services de l’infanterie. J’ai été amené à participer à quelques opérations. Je reprends en détail l’une d’elles qui a consisté à aller abattre un jeune du pays à l’endroit même où, la veille, il y avait eu un accrochage très sérieux entre l’aviation française et l’armée de libération algérienne. Son corps a été laissé sur place sans être enterré, alors qu’on m’avait appris que c’était le propre de l’homme d’enterrer ses morts. Il avait servi de « mulet » pour éviter à un officier de se mouiller les pieds dans la traversée d’un oued. Ce jeune a été tué sans jugement et ceci dans un état de droit… qui ne se disait pas en guerre. Un jeune est un homme comme un autre et il se trouve abattu au nom de la fraternisation entre deux peuples ? etc. etc…
Ce vécu, ainsi que d’autres faits de ce genre, n’ont pu être l’objet d’échanges avec les copains de ce groupe.

J’ai gardé cela sur le cœur… Tous ont gardé en eux ces faits et ont mis dessus un lourd couvercle. Ainsi garde-t-on en soi un poids lourd… gardé secret et qui nous ronge intérieurement. Personnellement, j’en ai pris conscience, il y a quatre à cinq ans et j’ai encore beaucoup de peine à en parler publiquement. Cela est resté trop longtemps enfoui.

Des relations amicales ont été vécues sur place, mais elles n’ont pu être réactivées que dix à quinze ans après. Au début, on ne tenait pas à revoir des gars qu’on avait connus là-bas. Peur de reparler de ces faits ? Maintenant, ces relations cordiales continuent et sont fortes.

Je suis retourné deux fois en Algérie et j’ai pu retrouver des familles que j’avais connues dans le village où je me trouvais. Je ne leur avais pas adressé la parole pendant ces deux ans passés dans le village. La fraternisation avec eux a été très facile, ainsi que dans le reste de l’Algérie. Je me suis trouvé invité chez eux. D’ennemis virtuels, ils étaient devenus comme des frères.

Nous constatons qu’il en est de même pour tout Français qui se rend dans ce pays : il y est reçu fraternellement… au-delà de ses espérances."

Témoignage de François Bourges

"J’explique à nos interlocuteurs que mon témoignage est assez différent de celui de Jean-Yves. J’ai été incorporé en novembre 1958, à 25 ans, après cinq ans d’études d’ingénieur à Nantes, et un an d’activité dans un laboratoire de recherche à Paris, où on ne parlait pratiquement pas de la guerre d’Algérie. Je n’avais pas d’idées très claires sur ce qu’on pouvait penser de ce conflit, comme beaucoup autour de moi.
Dans ce milieu, on ne s’engageait pas facilement sur des idées, plus préoccupé par sa propre carrière.

J’ai effectué huit mois de classes en France, huit mois à la Direction du Matériel à Rennes, avant de partir en Algérie. J’ai alors passé dix mois dans une compagnie de réparation auto (comme brigadier) à La Sénia près d’Oran. Au bout de quatre mois, ma femme est venue vivre à Oran avec ma fille âgée de six mois. J’ai alors pu bénéficier, pour les six derniers mois, d’une « permission permanente » me permettant de rejoindre ma famille le midi et le soir (sauf en cas de garde ou de patrouille en ville). Durant ces périodes, j’ai davantage pris conscience de ce qui se passait, surtout à cause des troubles à Oran.

Je suis tout-à-fait conscient d’avoir été privilégié (sans aucun « piston » particulier). D’abord, nous n’étions pas une compagnie opérationnelle, donc pas de combats, pas d’embuscades, et je n’ai pas été témoin de faits de torture, comme beaucoup d’autres appelés. De plus, la région d’Oran était relativement calme, sauf fin 1960, début 1961. J’ai découvert l’existence de la torture lors d’un départ en permission pendant lequel j’ai rencontré des appelés revenant de Sidi-bel-Abbès. Ils m’ont raconté ce qui se passait dans leur unité et ce qu’était la « gégène ».

Pour autant, la vie dans le camp de La Sénia n’était pas drôle pour ceux qui n’avaient pas ma chance de pouvoir rentrer chez eux le soir. La discipline était aussi absurde que celle que j’avais subie dans les casernes en France. Nous ne parlions guère des « événements ». Les camarades étaient peu informés et avaient tendance à accepter ce qu’on leur disait.

Un jeune pose la question : comment ce que vous avez connu en Algérie vous a-t-il amené à l’action militante ?

J’ai été libéré et j’ai retrouvé mon travail à Paris en mars 1961. Dans mon milieu de travail, on parlait alors beaucoup de ce qui se passait : putsch des généraux en avril, algériens jetés dans la Seine en octobre 61, suite à la répression anti-FLN de Papon, événements de février 62 : manifestation anti-OAS où huit militants ont trouvé la mort… C’est à partir de cette période que j’ai commencé à réfléchir un peu plus sérieusement aux problèmes de société et à militer : action syndicale, puis action politique qui me conduira plus tard à accepter un mandat d’adjoint au maire à Rezé.
Mais ce n’est qu’en 2000, lorsqu’on a reparlé de la torture pratiquée par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, que j’ai vraiment pris conscience du problème. Par la suite, en 2005, j’ai adhéré à la 4acg."

Participation des jeunes

Pendant cette rencontre, les questions et les interventions des jeunes n’ont pas été nombreuses, même si on les sentait très intéressés par nos témoignages. En particulier, plusieurs d’entre eux nous ont dit avoir des grands-pères qui ont fait la guerre d’Algérie, mais les échanges sur cette question restent limités. Espérons que cette rencontre permettra d’instaurer entre les générations un dialogue sur cette guerre .

Livre des témoignages sur la guerre d’Algérie : nous avons pu présenter aux jeunes lors de cette rencontre à la FAL le livre « Guerre d’Algérie, guerre d’indépendance ».

Nous avons aussi été appelés à répondre aux questions sur la pratique de la torture. Le débat s’est instauré sur les possibilités pour un jeune de l’époque de résister à cet engrenage (résister sur place, ou déserter, ou être réfractaire…).
Ce qui les renvoie à leur propre vie.

Comme François le dit souvent : « Si vous devez choisir entre l’obéissance et votre conscience, choisissez votre conscience »

François Bourges et Jean-Yves Mahé

PS : vous trouverez ici l’article sur la première rencontre, qui a eu lieu le 15 mai 2013

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