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Un autre 14 juillet, moins glorieux celui-là… C’était en 1953 !

vendredi 14 juillet 2017, par Michel Berthelemy, 4ACG

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Comme il y a un « autre 8 mai 1945 » dans l’histoire de France, il y a un « autre 14 juillet 1953 »… Interview de Daniel Kupferstein parue dans Respect-mag du 14.07.17

mise à jour 18 juillet 2017

Daniel Kupferstein
Crédit photo : Mounir Belhidaoui

Derrière les fastueuses célébrations nationales, il y a des événements que l’Histoire a rangé dans des tiroirs. Parmi eux, cette macabre tuerie de militants algériens, le « massacre » du 14 juillet 1953. Dans un livre paru aux éditions La Découverte, Daniel Kupferstein s’attèle à réparer une mémoire quelque peu défaillante. Rencontre.


Pouvez-vous revenir sur cette fameuse manifestation du 14 juillet 1953 ?

C’était une manifestation traditionnelle de la gauche syndicale et politique française, avant que des algériens y prennent part. Cela a commencé en juillet 1935, après la tentative de coup d’état de l’extrême-droite française en février 1934 et du développement des ligues fascistes, la gauche française a décidé d’organiser des défilés populaires tous les 14 juillet pour défendre la République.
Les nationalistes algériens ont commencé à se joindre à la manifestation, en 1950. A cette époque, la France avait besoin de main-d’œuvre pour la reconstruction du pays après les ravages de la Seconde Guerre mondiale et les Algériens étaient très nombreux. Les nationalistes algériens ont donc pris part aux côtés des manifestants français mais ils défilaient sur leurs propres revendications. En 1953, le cortège nationaliste algérien était énorme, il représentait au moins un tiers de l’ensemble des manifestants. Il était très bien organisé, structuré, pour montrer qu’ils étaient prêt à l’indépendance.


Cette manifestation a priori pacifique s’est peu à peu envenimée, jusqu’à se transformer en « massacre ». Comment les choses se sont déroulées ?

Au départ du défilé, place de la Bastille, il y a une provocation de la part de quelques parachutistes (une unité de l’armée de terre française, ndlr). Ils s’en prennent aux manifestants pour leurs arracher des drapeaux mais ils se font rapidement taper dessus par le service d’ordre. La police intervient rapidement pour les protéger, en les exfiltrant à l’hôpital ou en les ramenant dans leurs casernes. Ce qui est assez cocasse, c’est que j’ai retrouvé dans les archives, des preuves qu’un des parachutistes était un jeune collaborateur sous l’occupation nazie. Il était aussi un des fondateurs de Jeune Nation, un des premiers mouvements de l’extrême-droite française. Mais en dehors de cette petite provocation, le défilé reprend et tout se passe bien jusqu’à la place de la Nation.
Ensuite, tout va très vite. Au moment de la dispersion, la police se précipite sur les porteurs de banderoles et de drapeaux du cortège algérien, pour tout arracher, violemment mais les Algériens ne se laissent pas faire. A ce moment-là, je pense que dans la tête de certains policiers, le fait qu’un colonisé ose tenir tête à un membre des forces de l’ordre était impensable, et devait être durement réprimé. Alors, dans ce premier affrontement, les agents dégainent et tirent faisant déjà deux morts. Malgré cette violence, les Algériens vont continuer d’avancer en chargeant les forces de l’ordre, allant même jusqu’à incendier deux cars. Ensuite, la police se regroupe et riposte. Et là, c’est le véritable carnage… En tout, j’ai relevé 50 blessés par balles, les 7 morts (6 Algériens et un Français) et les nombreux autres manifestants blessés. Tout ça, en 20 minutes.

Qu’est-ce qui peut expliquer un tel excès de violence de la part des policiers ?

Dans mon livre, j’ai repris des extraits de certains documents trouvés dans les archives de la police sur la « psychologie des nord-africains », Il s’agit d’attribuer certains « traits de caractères » à cette population. Pour moi, il s’agit d’une vision de l’ordre du racisme biologique. Ce qui m’a franchement étonné, c’est que ces analyses sont faites en 1952-1953 soit 7 ou 8 ans seulement après la Seconde Guerre mondiale avec les ravages que le nazisme a répandu. C’est proprement affligeant. Les médecins nazis disaient quasiment les mêmes choses sur les juifs et les tziganes. Alors, cela peut contribuer à expliquer cette violence. Et puis, comme le dit l’historien Emmanuel Blanchard, en juillet 1953, la police parisienne s’est conduit comme celles des pays « coloniaux » qui n’hésitaient pas à tirer dans le tas quand il y avait contestation.

Vous dites aussi que le gouvernement algérien a fait en sorte de passer à la trappe ce massacre. Quel en était l’intérêt ?

C’est plus compliqué que cela. Le gouvernement issu de l’indépendance algérienne a mis l’Histoire officielle à sa sauce. Et il reconnaît comme martyrs de cette guerre, que ceux qui sont morts à partir du 1er novembre 1954 (lorsque le FLN - Front de Libération Nationale) décide du lancement de la lutte armée. Les six algériens qui ont été tués ce fameux 14 juillet 1953 sont finalement morts « trop tôt pour être reconnus ». Même la reconnaissance du massacre de Sétif, Guelma et Kherrata (sanglantes répressions de nationalistes algériens organisées en mai 1945, ndlr), est générale et non individuelle. Parmi les six morts algériens, il y en a quatre qui ne sont pas du tout reconnus. Deux sont dans des cimetières des martyrs mais ils n’ont pas la reconnaissance officielle.

L’état français a protégé la police à l’époque, organisant, je vous cite, un « mensonge d’État ». Ne trouvez-vous pas que les choses se répètent avec le temps ?

Un peu, oui. Mais elles ont tout de même un peu changées. Je vois mal comment aujourd’hui, on pourrait ouvrir le feu sur des manifestants comme ça s’est fait en 1953. Cela créerait un tel émoi qu’il y aurait des condamnations. Cela dit, force est de constater qu’il y a des « bavures » pour ne pas dire des meurtres, où les réactions de la police puis de la justice ont des attitudes comparables. Notamment dans la manière de refuser la reconnaissance des faits, dans la volonté de dire que c’était de la « légitime défense ». Je pense notamment à Rémi Fraisse (militant écologiste tué par une grenade offensive lancée par un gendarme lors de manifestations contre le barrage de Sivens, ndlr) ou à Ali Ziri à Argenteuil. Il faut faire attention au réflexe réactionnaire venant de la droite extrême, en voulant créer une ’présomption de légitime défense’. Comme le dit, très justement un policier dans mon film (60 ans après les faits) « la légitime défense, ce n’est pas une balle dans le dos ».

Ce massacre, et plus globalement la Guerre d’Algérie, sera-t-il à jamais une épine dans le pied de la France ?

Tant qu’il y aura des zones d’ombres, des non-dits, des silences et que l’on ne cherchera pas à comprendre ce qui s’est passé réellement, à nier des évidences ou à faire des lois pour parler du « rôle positif de la colonisation », on ne pourra pas vivre d’une manière apaisée. Les relations entre la France et l’Algérie, mais aussi avec les français issus de l’immigration algérienne pèsent dans le débat public. La France doit reconnaître, ce qu’elle a fait de condamnable. C’est le premier pas pour pouvoir éclaircir les choses et aller de l’avant… ensemble.

Daniel Kupferstein, ’Les balles du 14 juillet 1953’, éditions La Découverte

ndlr
Article remanié par Daniel Kupferstein
le 18 juillet 2017

Texte Daniel Kupferstein 6 juillet 2017

À lire : un extrait de « Les balles du 14 juillet 1953 » de D. Kupferstein
Daniel Kupferstein 14 juillet 2017

Daniel Kupferstein, Les balles du 14 juillet 1953. Le massacre policier oublié de nationalistes algériens à Paris, Paris, La Découverte, 2017
http://www.contretemps.eu/extrait-les-balles-du-14-juillet-1953-kupferstein/


Première reconnaissance officielle du massacre d’Algériens à Paris, le 14 juillet 1953

Algeria-Watch, 14 juillet 2017

http://www.algeria-watch.org/fr/article/hist/colonialisme/reconnaissance_massacre_1953.htm

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