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Sexe et guerre d’Algérie : et si, enfin, on en parlait…

vendredi 17 octobre 2014, par Michel Berthelemy

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Les 9 et 10 octobre derniers s’est tenu, à la Bibliothèque Nationale de France et à l’Institut du Monde Arabe, un colloque sur le thème « Guerre d’Algérie, le sexe et l’effroi ». Organisée par Catherine Brun, Maître de conférences à la Sorbonne, et Todd Shepard, de la Johns Hopkins University, la rencontre avait pour objet d’interroger l’omniprésence du sexe dans les discours et les figurations de la guerre d’Algérie.

La thématique embrassait un éventail très large de sujets de réflexion, on s’en doute. Parmi les interventions, et en attendant les actes complets du colloque, nous retiendrons principalement celles développées respectivement par Corinne Chaput-Le Bars (enseignante-chercheuse à l’IRTS de Basse-Normandie), et par Tramor Quemeneur (historien et enseignant à Paris 8).

Corinne Chaput-Le Bars a publié récemment chez L’Harmattan « Quand les appelés d’Algérie s’éveillent », récits de vie de quatre jeunes appelés, dont elle analyse pour ce colloque les confidences liées au sexe. Elle constate tout d’abord que sur les quatre cents pages de témoignages recueillis, quatorze seulement ont trait à la sexualité, alors que le sujet était omniprésent parmi les appelés. Le silence a fait son œuvre. Pourtant, dans ces récits, le sujet apparaît en filigrane, par la parole, mais aussi par les silences. Des nombreuses lettres échangées avec les épouses ou les fiancées, émane une idéalisation de la femme, dont la présence se manifeste par les photos de nus accrochées aux murs, objets de fantasmes et ultime frustration. Et ce ne sont pas les BMC, ces fameux bordels militaires de campagne, qui pouvaient apporter un peu de chaleur et de douceur féminine : quand on est 125 soldats, comme dit l’un des quatre, pour cinq prostituées, il reste un goût amer et une forme de dégoût de soi.

Misère sexuelle, viols et violences

La misère sexuelle se transformait parfois en désirs de violences et de viols. Cette violence qui vous rattrape quand vous voulez l’oublier, parce qu’on ne peut pas l’oublier. Violence née de la vision d’un camarade émasculé par les combattants d’en face, désir de vengeance qui vous pousse à aller au-delà de ce que vous pensiez être vos limites morales.
Pourtant, sur le bateau du retour, les plaisanteries échangées sur la femme qu’on va retrouver, mêlant l’amour et la sexualité, ne portent-elles pas l’espoir d’une réparation de tout ce qui, en vous, a été défait ?

« En avoir, ou pas ? »

Dans la ligne de son travail de recherche sur les réfractaires et les insoumis, Tramor Quemeneur, quant à lui, réfléchit sur le thème du sexe, du genre et de la désobéissance dans la guerre d’Algérie.
Il constate que les réfractaires, refusant de prendre les armes, devaient de facto justifier de leur engagement, en prouvant qu’ils agissaient non par manque de virilité mais par conviction morale ou éthique. Ils étaient en effet facilement accusés de faire preuve de faiblesse ou de peur, de ne pas être « des hommes » ou encore de ne pas « en avoir ». Refuser de porter une arme était censé avouer un manque évident de virilité. La mitraillette, notamment, était chargée (aussi !) d’une symbolique sexuelle très forte. La tentation était grande, dès lors, pour la majorité des appelés, de déviriliser les réfractaires et insoumis, par la parole mais aussi par les actes, allant parfois jusqu’à des violences, et même des viols, comme cela s’est passé à plusieurs reprises à l’égard des désobéissants dans les prisons. Cette identification de l’arme à la virilité est sans doute de toutes les époques, mais elle a pris, au cours de cette guerre, une dimension particulièrement significative.

Incidemment, l’historien se pose la question de savoir si, symboliquement, tous ces thèmes d’amour, de séparation, de divorce, de trahison, de déchirement, ne se retrouvent pas dans l’arrachement qu’a été pour les pieds-noirs leur départ d’Algérie, et pour la France la perte de sa colonie. S’agirait-il là d’une autre histoire ? Pas si sûr…

NB A propos des viols et des violences pendant la guerre d’Algérie, on lira avec intérêt l’ouvrage présenté par Raphaëlle Branche, La Guerre d’indépendance des Algériens, paru en 2009 aux éditions Perrin, collection Tempus.

Michel Berthelemy


Éditions Perrin. La guerre d’indépendance des Algériens

Messages

  • J’ai déjà exprimé mon vécu sur ce Thème .
    je le résume à nouveau : s’il est probable, selon des témoignages de camarades de combat qu’un caporal de l’Armée française ait violé publiquement une anesse pour un pari de caisse de bière…
    je n’ai jamais été le témoin de viol ni de maltraitance d’enfant à Oued Sebaâ, ni d’émasculation, ni avant, ni après la « corvée de bois »

    Pierre Mens
    parole de citoyen du Monde

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