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Sétif, 8 mai 1945, une interview de Kamel Beniaïche

jeudi 16 août 2018, par Michel Berthelemy

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Au cours de l’assemblée générale de la 4ACG à Nant, Hervé Ott a rencontré le journaliste et écrivain Kamel Beniaïche, auteur du livre-enquête « Sétif, la fosse commune » paru en 2016 chez El Ibriz à Alger, et préfacé par Gilles Manceron. Interview.

Hervé Ott - Kamel Beniaïche, vous êtes journaliste et vous venez de Sétif, en Algérie.

Kamel Beniaïche - Je suis né à Sétif en 1959. J’y ai fait mes études, c’est là que je vis avec ma famille. J’ai d’abord été professeur de français, puis je suis devenu journaliste en 1996 comme chef du bureau du journal francophone indépendant El Watan.

H.O. Vous avez été invité par la 4ACG pour présenter votre livre sur les événements du 8 mai 45 à Sétif

K.B. Cet ouvrage est une enquête journalistique se rapportant à un moment de l’histoire commune des deux rives. J’ai entamé ce travail par devoir de vérité afin de « mettre les pendules à l’heure ». D’autant que beaucoup de contre-vérités ont été écrites à propos de cet événement douloureux au cours duquel 103 européens et des milliers d’algériens ont été tués. 73 ans après, ce dossier semble méconnu en Algérie comme en France. L’histoire officielle n’a pas voulu pointer du doigt ce qui a été commis par l’administration coloniale, détenue par le régime de Vichy, principal instigateur et commanditaire de cette véritable boucherie, commise à huis-clos. La presse de l’époque n’avait rien vu ni entendu. Mon enquête s’est déroulée sur plus de onze années. J’ai consulté des archives et des livres d’historiens de France et d’Algérie, j’ai interrogé plus de 50 acteurs, témoins et descendants des victimes, j’ai discuté avec des gens qui ont passé plus de 17 ans de leur vie derrière les barreaux.

H.O. Que s’est-il passé en réalité ce 8 mai 45 ?

K.B. C’est difficile de tout dire ! Ce jour-là, les gens sont sortis à Sétif pour fêter la défaite de l’Allemagne nazie et de la France de Vichy, et interpeller le gouvernement français sur ses engagements envers les Algériens, considérés à l’époque comme des sujets du deuxième collège, pour plus d’autonomie et une certaine émancipation. Les Algériens ont participé à la seconde guerre mondiale, et en lieu et place d’une émancipation, on a commis l’irréparable. En voyant le drapeau algérien, la police a tiré sur son jeune porteur. A partir de là, la fête s’est transformée en deuil. A Sétif même, entre 21 et 28 européens ont été tués, non par des gens de Sétif mais par des campagnards venus ce jour-là pour le marché. Une répression féroce qui a duré plus de six semaines dans un rayon de 150 km autour de Sétif, a provoqué des milliers de morts.. Pour l’essentiel, notre 8 mai a été fomenté par les pétainistes pour crever l’abcès et mettre fin aux illusions des Algériens qui désiraient l’émancipation et l’autodétermination.
Grâce à mon enquête, pour la première fois des victimes indigènes ont été nommées, ont eu une sépulture. Mon enquête met aussi en exergue le rôle d’une catégorie d’européens qui se sont opposés aux exactions et aux bavures commises par l’armée, la légion étrangère, et la milice composée d’un petit groupe de colons (les gros propriétaires terriens, s’entend). Je parle aussi des événements qui ont frappé le pays profond et certaines régions. Je reviens aussi sur l’épisode Ferhat Abbas, le leader du mouvement national accusé à tort d’avoir été l’instigateur des événements : venu présenter ce 8 mai ses félicitations aux autorités françaises, il a été arrêté, mis en prison pendant 11 mois avant qu’un quatrième juge d’instruction le déclare innocent.

H.O. Voyez-vous la possibilité de relations pacifiées entre la France et l’Algérie ?

K.B. Les personnes interviewées m’ont parlé avec calme, sans haine, sans rancune ni ressentiment. Pour elles, le temps n’est pas à la vengeance, mais à faire oeuvre d’histoire. En Algérie, on ne demande pas de pardon ni de réparation matérielle, mais juste une reconnaissance officielle de la part de l’Etat français, pour des crimes commis en son nom, pour que les uns et les autres puissent tourner la page et regarder vers l’avenir.
Ma présence aujourd’hui à l’AG de la 4ACG fait partie de ce travail de reconnaissance, mené depuis des années par des Français et Algériens, en vue de fonder une véritable amitié entre nos deux peuples.

NDLR - Cette interview réalisée le 10 mai par Hervé Ott a été publiée dans le n° de juillet-août du Journal du Larzac « Gardarem Lo Larzac », qui consacre par ailleurs plusieurs articles à l’AG 2018 à Nant.
Pour en savoir plus : www.larzac.org et gll larzac.org

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