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Où sont passées les résistantes algériennes de la guerre d’indépendance ?

lundi 18 décembre 2017, par 4ACG , Michel Berthelemy

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On parle beaucoup des Algériens qui se sont battus pour l’indépendance de leur pays. Mais les Algériennes ? A part quelques unes restées dans les mémoires, grâce notamment à la littérature et au cinéma, la plupart sont comme absentes de l’Histoire. Warda Mohamed, journaliste indépendante, a réalisé, pour TV5 Monde, un reportage sur un épisode mal connu de la guerre d’Algérie : les manifestations de décembre 1960 à Alger, où les femmes ont joué un rôle crucial.

La journaliste s’est rendue dans le Quartier Belouizdad (ex-Belcourt), et elle a demandé à ceux qu’elle rencontrait s’ils se souvenaient de ces événements. Devant un café maure, elle a interrogé des hommes qui, tous, ont dit avoir participé à ces manifestations, et qu’ils y ont côtoyé des femmes. « Que sont-elles devenues ? », demande la journaliste. « Elles sont toutes mortes ». Face au café, au musée du 11 décembre, les hommes présents ce jour-là ne souhaitent pas parler des manifestantes. A cet instant, passe une femme voilée qui dit avoir participé. Elle n’en dira pas plus, sauf que « les soldats français nous ont tué et ont fait plus », laissant entendre des actes de violence…

Manifestations organisées ou spontanées ?

Des journalistes et un élu de la Casbah, qui avaient promis à Warda Mohamed des rencontres avec « une douzaine de femmes manifestantes », se sont rétractés le jour du rendez-vous, un contact dira même « qu’aucune femme n’a participé aux manifestations », ennuyé face à l’évidence : elles sont pourtant nombreuses sur les photos…
Non seulement les femmes sont invisibilisées, mais la mémoire de ces événements est l’objet d’une lutte entre le Front de libération nationale – celui d’hier et celui d’aujourd’hui - qui prétend les avoir organisées, et les citoyens qui indiquent qu’il s’agissait de manifestations spontanées. Hocine Hamouma est de ceux-là. Chercheur indépendant, il consacre son temps et son argent à rétablir les faits sur les rassemblements auxquels il a pris part. Pour son livre Les enfants de décembre publié en auto-édition et en deux tomes, il a mis des années à reconstituer les histoires de manifestant.e.s et à rencontrer des femmes.
L’une d’elles a accepté de raconter son parcours à TV5 Monde.
Fatiha (son nom de résistante) est née le 28 janvier 1944. Elle avait 16 ans le 11 décembre 1960. « C’est par le bouche à oreilles dans le quartier du Clos Salembier que j’ai entendu parler des manifestations et c’est ici que j’ai commencé la révolution. Le 10 décembre, on a dormi dehors. Il y avait des femmes dès le début. Elles transportaient aussi la nourriture et les médicaments, même hors d’Alger. J’ai ainsi manifesté pour l’indépendance et pour vivre », dit-elle simplement. Comment ont réagi ses proches ? « On avait des amis français mais on vivait avec des musulmans. Eux – les Français – avaient tout. Mon père, né dans la Casbah, était impliqué en politique. Mes parents nous racontaient leur vécu et mon père se tenait informé grâce à la radio. Notre maison était un dépôt d’armes. Même ceux qui ne faisaient pas la révolution sont sortis le 11 décembre 1960 »

Et puis, après l’indépendance, l’ordre de retour à la maison.

Elle raconte les rassemblements « qui ont duré trois jours » : « Je portais un chemisier, une jupe, pas de voile », précise-t-elle en agitant son long foulard beige fleuri. « Des femmes faisaient des youyous. Ceux qui les entendaient descendaient. On tournait dans le quartier et on criait "Vive l’Algérie musulmane ! Il y avait beaucoup de soldats, ils tiraient sur nous. Il y a eu des morts… A cette époque, les femmes pouvaient assister aux enterrements. » Puis Fatiha s’est mariée, avec un résistant, a eu des enfants et a dû rester à la maison. Elle n’ose pas en dire plus devant sa famille mais lève ses épaules dans un long soupir, laissant penser que ce n’est pas ce à quoi elle aspirait.
Fatiha a aussi été marquée par le sort d’une autre femme : la mère de son mari. « Jusqu’à son dernier jour elle a pleuré la mort de Tahar, son fils tombé martyr. Il a été torturé lors de la bataille d’Alger et des années plus tard, on lui a apporté son pantalon tâché de sang. Ma belle-mère parlait tout le temps de lui . »
Quel est son meilleur souvenir des luttes menées ? « L’indépendance, arrachée par le peuple algérien en 1962 », lâche-t-elle sans hésitation. Et elle le rappelle : de nombreuses femmes y ont pris part. L’historienne Ouarda Ouanassa Tenghour de l’Université de Constantine travaille sur leur rôle « pour donner plus de visibilité aux oubliées anonymes », indique-t-elle à Terriennes TV5 Monde. Elle confirme qu’ « il y avait beaucoup de jeunes femmes » dans les rues d’Alger et des autres villes en décembre 1960. « Elles ont arpenté les rues, couru, il fallait avoir de solides jambes ! »

Ouarda Ouanassa Tenghour, historienne : une fantastique irruption des femmes dans l’espace public.

Pour l’historienne, « les femmes ont été archi présentes. Ce qui a été fantastique, c’est leur présence, voilées ou non. Il faut s’imaginer ce qu’était l’Algérie des années 1950-1960 : franchir le seuil de la maison pour une cause politique, c’était vraiment révolutionnaire. Ça signifiait surtout que l’idée de l’indépendance n’était pas un slogan limité à un petit groupe mais quelque chose qui avait pris de l’ampleur, qui était ancré dans la société. Les familles les ont laissées faire, il n’y avait plus d’obstacles, ni de digues. Les choses avaient bien changé depuis le début de la guerre, par exemple des hommes inconnus étaient accueillis dans les maisons »
« Les femmes ont aussi cousu les drapeaux déployés pendant les manifestations, lancé les youyous pour rallier les manifestants et envahi les rues en criant ‘’Vive l’Algérie’’ ». Des manifestations ont eu lieu simultanément dans plusieurs villes, chacune avait sa singularité, mais elles convergeaient autour d’un même slogan, des mêmes aspirations et puis le peuple était dans la rue, il y avait un autre son de cloche que celui de l’élite ou d’un groupe. Cette fantastique irruption des femmes dans l’espace public en annonçait d’autres ».

Mais alors, pourquoi une telle invisibilisation ? « Il y a eu un effacement après l’enthousiasme qui a suivi l’indépendance », remarque Ouarda Ouanassa Tenghour. « Le nationalisme a cela de paradoxal : il mobilise les masses mais quand il prend le pouvoir, il leur dit de rentrer à la maison. Et c’est particulièrement valable pour les femmes dans les sociétés musulmanes. » Autre fait qui l’interpelle : « On sait qu’il y a eu des morts, mais on ne sait pas combien de femmes ont été tuées ». Aujourd’hui, l’historienne parcourt l’Algérie en vue de faire connaître l’histoire des femmes oubliées des manifestations de décembre 1960 et des autres événements qui ont permis au peuple algérien de gagner son indépendance.

Pour aller plus loin :
Guerre d’Algérie. Le sexe outragé, Catherine Brun , Todd Shepard, editions CNRS , 2016.
Mathieu Rigouste, « Décembre 1960. Quand le peuple algérien se soulevait contre le colonialisme », Orient XXI, 8 décembre 2016.
Les enfants de décembre, Hocine Hamouma, 2000.
11 décembre 1960. Le Dien Bien Phu politique de la Guerre d’Algérie, 2010, revue Naqd Projet « Un seul héros, le peuple » du chercheur français Mathieu Rigouste

(Extrait du reportage diffusé sur TV5 Monde, émission Terriennes, le 11 décembre 2017).

http://information.tv5monde.com/terriennes/manifestations-du-11-decembre-1960-les-femmes-oubliees-de-la-lutte-anti-coloniale-en

Messages

  • Il faut remercier aussi l ’historienne Mauss-Copeaux d’avoir sorti de l’oubli cette jeune résistante algérienne des années 1958-1960 qui a mis longtemps à témoigner ( parce que ce n’est pas facile de revenir sur un tel traumatisme ) de l’innommable, de la honte subie, de la torture , de l’arbitraire dans cet enfer de la ferme Améziane dans cet endroit de non-droit de la Guerre d’Algérie rendu possible par les pleins pouvoirs accordés à l ’Armée et à ses chefs Massu , Bigeard etc….etc…. et rendue hommage à cette femme qui a lutté pour la Liberté et l ’Indépendance de son pays
    Elle s’appelait Hadjira raflée de nuit par les parachutistes à deux pas de chez moi à Constantine et je n’en avais jamais rien su
    Et dans le monde actuel il est de plus en plus nécessaire de garder les mémoires et de lutter contre toute censure tout révisionnisme et travailler à la fraternité entre les peuples comme le font les 4acge en dehors de tout politique
    Seule la vraie Fraternité compte pas celle inscrite aux frontons des édifices

  • Juste un souvenir d’un épisode de cette guerre.
    J’étais étudiante et habitais à l’époque dans une petite cité universitaire à Diar El Mahsoul. Je m’étais liée d’amitié avec une jeune femme de ménage et c’est par elle que j’ai appris qu’il y allait avoir une manifestation le 11 décembre. Après avoir liquidé vite fait son boulot elle m’invita à l’accompagner chez elle pour donner un coup de main.
    Là dans cet appartement du Clos Salembier, une pièce avait été dégagée avec des matelas à même le sol et des rouleaux de tissus. Avec quelques jeunes voisines nous nous sommes mises à l’ouvrage : coudre rapidement le maximum de drapeaux.
    Je me souviens que vers 17h arrive la grande tante. Elle entre, jette un coup d’œil et les mains sur les hanches, d’une voix rogue elle nous interpelle : "ouachnou hadha ? (qu’est-ce que c’est que ça ?). Bandes d’écervelées, vous avez cousu le croissant à l’envers !
    Nous nous sommes regardées atterrées…Puis, elle est partie d’un grand éclat de rire, toute fière de sa blague.
    Le lendemain matin, nous nous sommes retrouvées à dévaler le Boulevard des Martyrs, ex Bd Bru pour rejoindre Belcourt.
    Oui, il y en avait des femmes sur le Boulevard ce 11 décembre 1960 !

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