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Néo-colonialisme économique, arme de guerre

samedi 24 novembre 2018, par Stanislas Hutin

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(Ce texte a été rédigé par Stanislas Hutin à la demande du « Groupe Contre la Guerre » de la 4acg, suite à une discussion lors de notre dernière assemblée générale. Ce ne sont que quelques réflexions susceptibles d’induire une recherche de groupe).

La guerre économique avec ses armes traditionnelles et nouvelles – exploitations des ressources naturelles, traités inégaux, système dette, « développement » au bénéfice des pays riches – précède bien souvent et explique la guerre militaire. Stanislas Hutin a vécu cette double réalité sur le terrain. Brièvement il témoigne. Nous y reviendrons.

D’abord un constat. Le mien, subjectif, circonstanciel, limité, peut-être daté… mais que j’espère suggestif.
Constat à partir d’une vie professionnelle qui, après un service militaire accompli à Madagascar (1954/55), qui m’a permis de découvrir le phénomène colonial, puis en Algérie (1955/56), s’est presque uniquement déroulée, à partir de 1962, dans les pays en voie de développement (PVD) - Afrique francophone, Madagascar, Océan Indien - ainsi que dans les « Confettis de l’Empire », ou les « Danseuses de la République » comme les caractérisent ironiquement certains auteurs - départements des Caraïbes, territoires de Nouvelle-Calédonie et de Tahiti - et ce, jusqu’en 1997. Constat confirmé par la suite par de nombreuses missions bénévoles et de voyages privés.
 
Une remarque générale  : la colonisation n’a pas été seulement économique (l’appropriation par le Nord des richesses du Sud) mais tout autant culturelle. La colonisation se donne bonne conscience d’avoir inculqué des langues véhiculaires (français, anglais…), à des sociétés linguistiquement disparates, puis d’avoir créé écoles, dispensaires, infrastructures, administration, paix intertribale… Mais qu’a-t-elle fait pour apprendre à ces sociétés à vivre par elles-mêmes ? La colonisation s’est rendue indispensable, du moins l’a-t-elle cru. Or, dans cet apport, il ne s’est agi que de modèles importés, imposés, sans souci d’adaptation, ignorant, voire violant le capital culturel originel qui s’en est trouvé fondamentalement ébranlé, parfois détruit.

Une interrogation : quid de notre coopération post-indépendance avec nos ex-colonies ? Celle-ci a, pour moi, deux visages - l’un alibi et pervers, car équivalent à une recolonisation sous couvert de l‘économique - l’autre chaste, car s’efforçant d’œuvrer pour un développement véritable (auquel j’ai consacré une si grande partie de ma vie). Mais dans les deux cas, ambiguïté totale sur le concept même de développement puisque référé à notre propre modèle, conçu et appliqué dans la méconnaissance des logiques, des mentalités et des structures des sociétés réceptrices.

Développement agricole

Initié au cours de la colonisation, puis poursuivi après les indépendances, sous couvert de la « Coopération », l’effort d’expansion agricole ne prend en compte que les cultures dites de rapport destinées à l‘exportation vers les pays du Nord (ex colonisateurs…) : café, cacao, hévéa, coton (stérilisateur des terres), huile de palme… que sais-je encore, dont les cours fixés à l’étranger, échappent à toute emprise locale.
Et que dire de l’action des instituts français de développement (IRD, CIRAD…) qui n’ont appliqué leur recherche agronomique qu’à ces produits de rapport et d’exportation, sans le moindre intérêt porté aux cultures vivrières locales ! Quid de ce développement orienté vers les besoins et désirs du Nord totalement validé par ces instituts ?
Et que dire encore de l’échec retentissant de notre modèle coopératif appliqué tel quel, à une organisation traditionnelle au mépris de ses propres règles ? [1].
A noter qu’aujourd’hui, apparaît un nouveau système de colonisation des PVD : l’achat, pour ne pas dire l’accaparement, de considérables surfaces cultivables au seul profit de puissances étrangères (Chine, Corée du Sud…).
 
Richesses minières

Est-il besoin de revenir sur l’extractivisme, cette ponction intensive, éhontée, exercée par le Nord sur le potentiel naturel du Sud (pétrole, uranium, manganèse, bauxite, bois etc…) qui, non seulement fragilise l’écosystème, mais violente le milieu social, (cf. les déséquilibres sociétaux vécus par le Congo Brazzaville et le Gabon à la suite de l’extraction du pétrole).
A quoi s’ajoute, pour la conquête de ces marchés, l’exploitation par la corruption de la vénalité de nombre de dirigeants locaux.

Industrie et entrepreneuriat (Secteur sur lequel j’ai particulièrement travaillé, en formation et conseil)

Si nombre d’ex colonies connaissent une certaine expansion de leurs industries, celles-ci ne sont-elles pas, pour une part prépondérante, dépendantes, voire propriété de groupes étrangers ?
Lors d’une tournée en Côte d’Ivoire, puis d’une intervention de trois mois dans les sociétés d’Etat de ce pays, j’avais été sidéré de découvrir que le milieu industriel dans son ensemble était tenu par des cadres européens, français pour la plupart, les dits responsables ivoiriens n’étant, le plus souvent, que de magnifiques pots de géranium aux balcons de la direction des entreprises ou de leurs services. Et que dire de la destinée des revenus dégagés par ces firmes ? Les investisseurs étrangers s’arrangeaient fort bien de cette incapacité des dirigeants africains à maîtriser la complexité de la puissance industrielle qui leur était transférée. Or la situation actuelle de ce pays ne démontre-t-elle pas, de façon magistrale, le retard pris par les responsables locaux dans leur capacité à imaginer et à gérer leur propre évolution ?
Je ne minimise pas les handicaps traditionnels africains au regard du développement, du moins tel que nous le concevons. Mais, faut-il réduire ces handicaps à des freins ou les considérer, dans certains cas, comme de possibles modes ingénieux d’adaptation ? Une partie notoire de l’économie africaine (le système entrepreneurial, notamment) se déploie à « l’horizontale » en de multiples activités informelles ; elle ne se « verticalise » que dans les secteurs portés par l’extérieur, les grosses sociétés à participation étrangère souvent majoritaire. La petite entreprise africaine (ou l’entreprise artisanale) ne « grandit » que rarement ; par contre, elle essaime… La loi du partage familial (ou clanique) obère la capitalisation de l’entreprise et partant sa croissance. Son patron ne peut, en effet, réinvestir ses bénéfices ; il est tenu de les partager, mais, ce faisant, il procure à un membre de sa famille les moyens de créer une nouvelle activité.
 
Un exemple singulier de la capacité à ajuster à la modernité des formes traditionnelles d’organisation : les tontines Bamilékés du Cameroun. Dans les années 80, le système tontinier[2] s’est à ce point étendu et complexifié (tontines à enchère…) qu’il en est arrivé, à mettre en péril, localement, le système bancaire moderne !
J’ai contribué en 1994 à la création d’une ONG (Tech-Dev/Fadev - Technique et Développement et Fonds Afrique Développement – www.fadev.fr) qui a institué une façon novatrice de procurer au secteur entrepreneurial africain le crédit qu’il ne parvient pas à obtenir des banques locales (parce que trop cher ou trop contraignant). Il s’agit de drainer, en France, l’épargne dite solidaire (celle de personnes qui destinent leurs économies à des actions utiles et non boursières) et de l’investir durant au moins cinq ans, dans des entreprises africaines moyennes (nous nous différencions en cela du microcrédit qui s’adresse à la toute petite activité de production). Les bénéficiaires sont triés sur le volet par nos soins, à partir de critères « vertueux », puis suivis par des bureaux-conseils locaux dont nous assurons la formation. Pour autant, je continue de me poser la question : cette forme d’appui au secteur de l’entreprise par un tel système de crédit, n’entretient-il pas la dépendance ? Car les fonds investis proviennent encore de l’extérieur…Quand donc ces pays parviendront-ils à obtenir de leurs citoyens fortunés qu’ils contribuent au financement de leur propre développement ?
 
En guise de conclusion, trois observations

1 - au premier temps d’un exode rural vers les villes, vécu par ces pays à leur indépendance, succède, aujourd’hui, le temps d’une émigration massive vers nous, les riches
2 - la redoutable disparité de rythme entre l’évolution économique (non assimilable à un développement véritable) que nous avons suscitée dans les PVD et leur emballement démographique annonciateur d’un chômage de masse
3 - l’émergence, de notre fait, de sociétés inféodées (à nous les riches), concupiscentes et encore peu créatives…[3]

Stanislas Hutin, 4ACG

[1] Car fondé sur une confusion d’ordre anthropologique entre société communautaire et société groupale. Notre système coopératif repose sur la liberté individuelle de choix et débouche sur l’instauration d’une communauté. Les systèmes traditionnels d’entraide à l’africaine ne sont pas de cette nature ; ils relèvent de l’obligation groupale (familiale, villageoise, clanique) pas forcément ressentis comme coercitifs, mais découlant fondamentalement d’une logique d’équilibre de groupes préexistants.
 [2] « Les tontines sont des associations regroupant des membres d’un clan, d’une famille, des voisins ou des particuliers, qui décident de mettre en commun des biens ou des services au bénéfice de tout un chacun, et cela à tour de rôle (définition de Z.Bouman) ».
 [3] Le second rapport du PNUD sur le développement humain (1992) signalait déjà que les dépenses militaires des pays pauvres augmentaient trois fois plus vite que celles des pays industrialisés. Il ajoutait en langage diplomatique, que « les fabricants d’armes n’ont pas été étrangers à cette militarisation du tiers-monde ». A cette époque, 90% des exportations d’armes étaient faites par des pays développés et 80% des importations étaient le fait des pays en voie de développement.

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