Accueil > Documents et témoignages > Témoignages d’anciens appelés recueillis par l’association 4ACG > Georges Treilhou. Atrocités des deux côtés
Georges Treilhou. Atrocités des deux côtés
mardi 30 août 2011, par ,
30/08/2011
Georges Treilhou détaille les atrocités du FLN et de l’armée française et se demande ce qui les a provoquées.
Atrocités des deux côtés
Je suis né au Garric, dans le Tarn, de parents agriculteurs. Paysan moi-même, père de cinq enfants, je suis actuellement à la retraite. J’ai fait 15 mois en Algérie en 1957-1958. On nous avait dit que l’on partait pour une mission de pacification, en fait c’était pour une guerre coloniale.
A cause des troubles provoqués par les rappelés, on nous a embarqués de nuit. Les camions nous ont amenés à la gare de marchandises de Tolbiac, à Paris. Nous étions encerclés par des gardes mobiles, en armes s’il vous plaît. On nous a fait monter dans des trains, avec des gardes mobiles dans les couloirs jusqu’à Marseille. Dès notre arrivée en Algérie, nous avons été soigneusement conditionnés. L’action psychologique de l’armée était un nouveau service spécialisé bien rodé. La presse était contrôlée. Les journaux les plus visés : l’Express, l’Humanité, Témoignage Chrétien et L’Observateur. N’étaient autorisés que Match, Jours de France de Dassault et Le Bled, journal de l’armée, gratuit, distribué abondamment aux appelés. Ajoutez Radio Alger très « Algérie française ».
Que demandait depuis des années le MNA (Mouvement nationaliste algérien) de Messali Hadj et de Ferhat Abbas ? Simplement, que les Algériens aient les mêmes droits que tous les autres Français, puisque Constantine, Alger et Oran étaient déclarés départements français. Ils demandaient qu’au minimum on les considère comme on l’avait fait (mal) pendant les guerres de 14-18, de 39-45, et d’Indochine, où ils avaient payé un lourd tribut (les tirailleurs et autres spahis, c’était la chair à canon, comme en témoigne le nombre de morts dans leurs rangs). Nous avons été surpris de voir, dans les mechtas les plus reculées, des tableaux accrochés aux murs avec de nombreuses médailles militaires et des gens en béquilles. Après la libération d’Alger, beaucoup d’Algériens s’étaient engagés dans l’armée et sont allés jusqu’à Berlin. Puis ils ont été lâchés sans considération, sauf pour les cérémonies commémoratives du 11 novembre ou du 8 mai. Ils n’ont touché que de maigres pensions militaires - ou rien du tout.
Qu’ai-je vu au niveau de l’emploi ? Les Algériens étaient embauchés à la journée sur la place du village, les jours où les colons en avaient besoin, à 5 francs par jour - soit moitié moins qu’en France (une forte augmentation avait eu lieu avant notre arrivée) -, pour sulfater des vignes avec un appareil de 20 litres sur le dos. Le reste du temps, rien. Certains colons - pas les plus riches - étaient remarquables : ils avaient de la considération pour leurs employés. Ils croyaient à une cohabitation possible. Ils ont payé cher. Ils sont partis les derniers sans rien ou ont été assassinés. Beaucoup d’autres étaient durs et pleins de mépris pour leurs ouvriers : « Tous des fainéants, des voleurs, des menteurs… ». Ceux-là ne nous aimaient pas non plus, ils nous trouvaient inefficaces.
Atrocités du côté FLN
J’en ai été témoin :
– Sur la population musulmane : les fellaghas égorgeaient tous ceux qui n’acceptaient pas de les nourrir, de payer l’impôt FLN, de couper les pistes, de saccager les récoltes.
– Sur les SAS (postes militaires polyvalents avec école, dispensaire et administration, dont certains faisaient du bon boulot) : la plupart ont été saccagés et brûlés.
– Sur les colons : étaient assassinés ceux qui ne payaient pas l’impôt FLN (exigé secrètement pour ne pas voir ses récoltes saccagées).
– Sur les civils : attentats à la bombe sur des femmes et des enfants.
– Sur les soldats : égorgés, déshabillés, le sexe dans la bouche.
Pourquoi ces atrocités ? C’étaient des actes de guerre, mais le FLN voulait surtout provoquer la répression de la part de l’armée. Il ralliait ainsi les populations à sa cause et favorisait le recrutement de jeunes. Face à cette stratégie, l’armée est tombée dans le piège et, par sa répression impitoyable, a formidablement aidé le FLN.
Atrocités françaises
C’est reconnu : pour faire parler, la torture était monnaie courante. J’ai vu à l’œuvre les « Bigeard boys » à la gégène, en plein air. Par contre, nous n’avions pas le droit d’approcher les bâtiments d’interrogatoires plus poussés ; seuls les cris arrivaient jusqu’à nous.
Au Tour de Rardouz, un poste très isolé en montagne, la section de harkis commandée par un sergent plein de zèle s’offre pour monter la garde le soir du réveillon de Noël pour, disaient-ils, permettre aux chrétiens de faire leur fête. En fait, ils devaient livrer le poste au FLN et faire un carnage. Le capitaine de la compagnie a senti le complot et a fait monter une embuscade au large du poste. Effectivement, il y a eu un accrochage sérieux, mais le poste a été sauvé. Le sergent a été battu à mort et enchaîné au poste de garde. : il a parlé. Il est resté là, sans manger, brisé de partout, couvert de mouches, avec seulement de l’eau. Dans des souffrances atroces, il a mis presque un mois pour mourir. Ses hommes ont été enfermés dans une tour, un bras attaché à la charpente, donc obligés de rester debout avec seulement de l’eau. Ils sont morts de faim. Nous avons vu cela par une lucarne. L’un d’eux nous a crié : « C’est beau la France ! » Nous n’avons rien fait, ni rien dit, sauf entre nous. J’y pense souvent. Dans le contexte et à chaud, je comprends qu’on aurait pu les fusiller, mais pas ça.
Embuscade de Bou Yamine : 60 morts au 22éme RI. 600 suspects sont arrêtés. Deux manières de s’en débarrasser. Les corvées de bois par des volontaires à Gouraya. On laisse un suspect dans une coupe de bois, on lui dit : « Tu es libre, pars », puis on l’abat au bout de quelques pas. Dans le rapport, il est noté : « Au cours de son travail, il s’est enfui ; on l’a abattu. » Le général Zeller est venu inspecter, car il y avait des rumeurs ; il n’a rien constaté d’anormal. Autre méthode sur la plage de Novi : on fait creuser un trou par un suspect, il est abattu ; un autre suspect rebouche le trou et en creuse un pour lui. Un suspect, c’est tout homme valide qui est trouvé dans les environs de l’embuscade, celui qui fuit quand l’armée arrive, ou celui qui n’a pas de papiers sur lui.
A Fontaine-du-Génie : 20 morts, des jeunes appelés fraîchement arrivés. Egorgés, nus, le sexe dans la bouche. Même traitement pour les suspects. Aux mines de fer de Brérat : pareil. J’ai vu des viols par des tirailleurs algériens. On prend les vieux (les seuls qui restaient en montagne) pour les interroger, les gosses suivent. Pendant ce temps, les femmes sont violées dans leurs maisons. Après une embuscade, une très jolie jeune fille a été prise en train de déshabiller les morts français. Elle a été ramenée au bataillon dans la jeep du commandant et livrée aux tirailleurs toute la nuit. Le lendemain, elle avait des bleus partout. Qu’est-elle devenue ? Lorsque les populations des montagnes classées « zones interdites » avaient été parquées dans des camps non loin des postes militaires de la plaine, toute personne qui était ensuite aperçue dans ces zones était abattue.
Réfléchir, analyser
Après tout ce que je viens d’écrire, on comprend pourquoi nous ne sommes pas fiers de la France, de ce que nous avons fait et surtout de ce que nous n’avons pas fait contre ce gâchis. 50 ans après, de multiples questions nous restent à traiter :
- Pourquoi la torture et les exécutions sommaires ? Pourquoi avons-nous agi comme la Gestapo ?
- Les rendez-vous manqués des Français d’Algérie.
- La souffrance des populations civiles broyées des deux côtés.
- La responsabilité de l’OAS.
- Les droits des Algériens, y compris le droit à l’indépendance.
- Pourquoi l’abandon des harkis par la France ?
- Les morts appelés n’ont pas donné leur vie pour la France ; on la leur a volée pour rien. Quelle connerie la guerre !
- Les organisations d’anciens combattants nous parlent de mémoire. Mais de quelle mémoire parlent-elles ?
Georges TREILHOU
4ACG Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre