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Lorsque l’histoire militaire est montrée sans passion

Algérie 1830/1962. Une exposition remarquable

Au musée de l’armée, aux Invalides, jusqu’au 29 juillet

mardi 10 juillet 2012, par 4ACG

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Jusqu’au 29 juillet, une exposition remarquable au Musée de l’Armée : Algérie 1830/1962 avec comme fil conducteur les Carnets d’Orient de J. Ferrandez

Quand l’armée française rompt avec ses habitudes de prudence extrême voire de secret, pour relater une histoire récente, cela doit être signalé et les responsables félicités ! Même si un délai de 50 ans s’est écoulé. Après tout ce fut le même avant que nous puissions voir sur les écrans français les Sentiers de la gloire relatant les fusillés pour l’exemple de la guerre 14/18. Mais mieux vaut tard que jamais !

L’ami François de LDH Toulon nous l’avait signalée dans un article de son site, un autre ami Gilles Manceron l’avait mentionnée dans un récent colloque

 ; l’exposition du Musée de l’armée : « Algérie 1830-1962 » est exceptionnelle à plus d’un titre et je n’ai pas été déçu en la visitant ! [1]

Les points forts de l’exposition.

Visible à Paris, aux Invalides, jusqu’au 29 juillet, et s’appuyant sur la fameuse bande dessinée de Jacques Ferrandez « Les carnets d’Orient », cette exposition est organisée sur deux thèmes :
- la conquête de l’Algérie et le régime colonial,
- la guerre d’indépendance algérienne.

Elle est illustrée par 271 pièces, documents, extraits vidéo etc…avec, à mon sens, deux caractéristiques essentielles. Elle ne cherche ni à faire l’apologie de la conquête ni à justifier la guerre d’Algérie. Elle évoque sans concessions tous les aspects de ces deux tranches d’histoire laissant au visiteur le soin d’en arriver à ses propres conclusions.

Une démarche bien différente de celle qui est attachée d’ordinaire à « la grande muette », organisation militaire retranchée derrière son obéissance au pouvoir civil , bénéficiant trop souvent de l’impunité, et délivrant des comptes rendus officiels qui fréquemment travestissent la réalité.

F. Mitterrand, ministre de l’intérieur, prône la pacification le 1/12/54

Une démarche qui nous ferait presque oublier la déclaration des 500 officiers supérieurs en 2002, qui déclarèrent, entre autres, sans vergogne : « ce qui a caractérisé l’action de l’armée en Algérie, ce fut sa lutte contre toutes les formes de torture, d’assassinat, de crimes idéologiquement voulus et méthodiquement organisés »

Car cette fois tout est dit, tout est étalé sans rien masquer, sans taire les horreurs qui ont émaillé les deux tranches d’histoire de l’exposition.

Conquête et régime colonial.

4 mai 1930 (BNF)

Nos souvenirs scolaires sont encore attachés à quelques épisodes symboliques comme le coup d’éventail reçu par le consul de France, un prétexte pour l’expédition de 1830, ou encore la prise, en 1843, de la smalah d’Abd-El Kader, cet illustre résistant à l’occupant français.

L’exposition nous amène à réfléchir sur bien d’autres aspects. J ’en citerai quelques uns :

- la brutalité de la guerre de conquête avec ses massacres et « enfumades », ses pillages et expropriations de terre au bénéfice des colons…

- la lucidité de certains généraux : un Bugeaud qui , avant de devenir un conquérant intraitable avait conscience de l’impasse à laquelle conduisait l’invasion, un général De Roaille qui en 1860 condamne les violences de la conquête et que l’exposition compare au général de Bollardière refusant la torture ;
- la double duplicité à l’égard d’Abd-El-Kader en ne respectant pas le premier traité de partage du territoire et en l’empêchant de se réfugier au Moyen Orient , une parole non respectée et transformée en 5 ans de forteresse à Toulon, Pau et Amboise, avant d’être libéré par Napoléon III ;

- la clairvoyance de Napoléon III qui souhaitait un « royaume arabe » favorable au respect et à l’autonomie des populations arabes et dont les dispositions seront remises en cause…par une république plus colonialiste que l’empire !

Enfin l’exposition rappelle clairement une constante du colonialisme : exacerber le chauvinisme du peuple colonisateur et lui faire miroiter des conquêtes pour mieux lui faire oublier ses déboires et sa misère en métropole.

Avant d’en arriver à la guerre d’indépendance, l’exposition parcourt rapidement la période allant du second empire à la seconde guerre mondiale en insistant cependant sur deux points : l’aide appréciable apportée par les troupes algériennes durant la guerre 14//18 et ensuite la diffusion, jusqu’au centenaire de 1830 d’une doctrine « algérianiste », favorable aux colons et méprisante pour les « indigènes ».

La guerre d’indépendance.

1er bataillon de l"ALN-1957 (Magnum)

L’exposition rappelle d’abord le développement du nationalisme algérien et les événements du 8 mai 1945.

La guerre d’Indochine est également évoquée sans complaisance pour établir la transition entre la perte d’ une guerre et le début d’une autre.

La guerre d’indépendance est ensuite illustrée par des documents couvrant les activités des deux camps. Armes, uniformes, affiches et tracts en provenance du FLN et de l’armée française, racontent l’affrontement et la propagande utilisée de part et d’autre. Et le terme « propagande » est clairement employé pour les deux adversaires. Quelle franchise !

Affiche referendum de 1958(CAOM)

De nombreux extraits de documentaires, interviews et photographies permettent d’apprécier l’implication des politiques dans le conflit, de Guy Mollet au général De Gaulle. Aucun aspect de la « pacification » n’est occulté : opérations militaires, regroupements, auto-défenses, interventions sociales, contribution des supplétifs …

En outre des documents autrefois interdits ou censurés sont montrés pour la première fois au public : la cruauté de certains combats, l’usage du napalm, les exactions et la torture pratiquée de chaque coté…rien n’est masqué.

Trois documents sur la torture : une note de service, des soldats français torturant un arabe…et « La Question » d’H. Alleg

Ceux qui se souviennent des qualificatifs dont l’armée affublait les moudjahidines seront surpris par des documents montrant un ennemi organisé et efficace : le mépris a disparu, chassé par une vérité historique qui repose sur des documents irréfutables.

Au milieu d’une documentation aussi riche et aussi variée il n’est pas facile de distinguer ce qui est le plus déterminant car rien n’est anecdotique. Mais les visiteurs sont à coup sûr impréssionnés par les rushes cinématographiques restés inaccessibles avant d’être déclassés et présentés avec un avertissement préalable relatif à la cruauté des images : des soldats français paradant auprès de cadavres carbonisés encore fumant ou bien un film seulement dévoilé en 2012 et qui présente des cadavres atrocement mutilés de soldats français ou encore les trois photos, jamais publiées de JC Charbonnier, et provenant de la BNF, montrant des soldats français pratiquant diverses tortures sur un arabe en Kabylie.

Document du colonel Amirouche(SHD).

Les archives de Vincennes ont également fourni des documents surprenants. Comme cet ordre permanent du colonel Amirouche récupéré sur des « rebelles » et ainsi rédigé en 1958 :« ALN. Willaya 3. Abattre immédiatement les captifs et les enterrer discrètement. Au préalable les torturer s’ils peuvent fournir des renseignements. Signé Colonel Amirouche. ». Alors qu’une note de service de l’ALN/FLN de Tunis prescrit :…"Chaque combattant de l’ALN devra faire taire ses justes ressentiments et respecter la vie de ceux qu’il réussira à capturer…

On connaissait la cruauté du colonel lorsque, intoxiqué par les services français, il fit tuer et torturer des milliers de jeunes soldats de l’ALN. On ne connaissait pas cette « consigne » impitoyable à l’égard des prisonniers [2].

Affiche de l’OAS (BDIC)

Bien sur, le putsch des généraux et la réponse de De Gaulle, la propagande de l’OAS et ses crimes, les soubresauts sanglants comme la fusillade la rue d’Isly sont des épisodes qui ne surprendront pas des visiteurs avertis.

En revanche que la post-face du catalogue de l’exposition fasse le lien avec la guerre d’Afghanistan en rappelant le jargon du « Retex » ( retour d’expérience) témoigne, sous la plume d’un colonel rédac chef de la Revue historique des armées, d’une pertinence qui honore cet officier. Et lorsqu’il termine son texte par cette réflexion sur l’éthique à partir des travaux d’une amie de 4acg, comment ne pas l’approuver ! Citation :

« …Vient enfin la question de l’éthique. Et ici la guerre d’Algérie demeure un champ d’études encore insuffisamment exploré. Il a fallu attendre les travaux de Raphaëlle Branche pour que la torture ne soit plus seulement dénoncée mais scientifiquement étudiée dans ses pratiques pendant la guerre d’Algérie. Ces travaux mériteraient d’être prolongés afin de mieux connaître, donc de mieux comprendre, comment l’armée française se laissa happer par cette tourmente….Avec ses quelques 500.000 hommes en Algérie à la fin des années 1950, l’armée française fut d’abord multiple. La réduire à l’unité au nom de l’uniformité apparente serait une erreur grave. A l’inverse mieux la connaître dans sa diversité et sa complexité est indispensable à la compréhension de toutes les formes de violence illégale et illégitime qu’engendra la guerre d’Algérie. Donc à leur éradication nécessaire si cela est possible. »
Camp de regroupement de Taher El Hachouet(C.Cuny)

En quittant l’exposition, je suis passé devant une annexe des Invalides ou sont soignés de grands invalides de guerre. Certains étaient dehors dans leurs chaises roulantes pour un « brin de promenade ». J’ai croisé le regard de l’un d’entre eux qui avait l’âge d’être revenu d’Afghanistan. Un véritable « retour d’expérience », c’est à dire l’absence d’engagement dans cette guerre absurde, lui aurait sans doute permis d’être aujourd’hui un visiteur, en bonne santé, de cette exposition qui relate une histoire également absurde provoquée par l’inconscience, la démagogie ou le cynisme de politiciens irresponsables….


Extrait du Monde du 5 juillet.

Exposition à succès au Musée de l’armée de Paris

L’exposition « Algérie 1830-1962, avec Jacques Ferrandez », organisée depuis le 16 mai au Musée de l’armée, situé dans les Invalides, à Paris, a déjà attiré 24 600 personnes et devrait avoir dépassé le cap des 30 000 visiteurs d’ici à sa clôture, le 29 juillet. « Elle compte parmi les plus grosses fréquentations du musée », indique le général Christian Baptiste, directeur de l’établissement.

Le militaire estime qu’un visiteur sur six est un Français d’origine algérienne venu découvrir ce parcours très documenté de cent trente-deux ans de présence militaire française. Viennent ensuite les anciens appelés, puis les pieds-noirs, et les anciens cadres de l’Algérie française, fonctionnaires ou officiers d’active. Des contacts officieux ont eu lieu avec des représentants algériens à l’occasion de leur visite à Paris. Le Musée de l’armée organisera le même travail sur l’Indochine, avec une exposition qui doit s’ouvrir en octobre 2013.

Voir aussi l’excellent article de Thomas Hofnung dans Libération
du 25 juin. Il est ICI

G. ok


Voir en ligne : Article du Point.fr sur le site de LDH Toulon


Les documents reproduits dans l’article sont présents dans l’exposition ou dans son catalogue


[1A voir absolument. Elle s’arrête le 29 juillet. La présentation de la carte d’ancien combattant ( un qualificatif que récusent certains d’entre nous) donne droit à une entrée gratuite.

[2Cet exemple est aussi une incitation à la prudence : se garder de prendre parti pour des personnages contestés dans leur propre pays pour leur comportement durant la guerre d’Algérie et éviter d’apporter une caution à des ouvrages qui tentent de les réhabiliter et à leurs auteurs.

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